Techouva individuelle et devenir collectif

Par Gérard Touaty
samedi 1er octobre 2022
par  Paul Jeanzé
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Cette parole du Baal Chem Tov, fondateur du ’hassidisme, est connue de tous. « La plupart des malheurs du peuple juif proviennent de notre incapacité à nous unir ». La portée de cette affirmation est remarquable. Il n’est nullement question ici de cacherouth, de chabbath ou de tephilines. Ce n’est pas une affaire de rituel, mais d’humanisme, au sens premier du terme. On en comprend les implications : qu’il s’agisse d’un enfant, d’une femme, d’un érudit ou d’un ignorant de la Loi, nous sommes tous concernés puisqu’il s’agit d’une affaire de cœur. Mais nous en reste-t-il ?

Yaakov Avinou l’avait déjà compris lorsqu’il s’apprêta à rencontrer son frère Essav. Un verset nous dit en effet qu’à l’annonce de la rencontre imminente avec lui, « il s’effraya et fut angoissé (et qu’en prévision de l’affrontement), il partagea son camp… ». Si un camp est touché, l’autre sera sauvé.
Dans une seconde lecture, l’angoisse de Yaakov n’était pas dans la crainte de devoir affronter son frère. Il y a, nous expliquent nos Maîtres, des frayeurs plus inquiétantes : quand la communauté se divise (l’allusion du « partage du camp ») il faut craindre le pire. Notre cohésion est notre force et sans elle plus rien n’est possible. Mais le verset va encore plus loin. Il sous-entend que le danger extérieur au peuple juif (Essav) ne doit pas être notre préoccupation essentielle. Essav, dans sa manifestation hostile (l’antisémitisme) n’est que le révélateur de notre morcellement intérieur.
L’antisémitisme est un danger pour le Juif et c’est une mitzva de le combattre, mais croire qu’il possède une autonomie de pensée et d’action est une attitude contraire aux fondements du judaïsme. L’antisémitisme est un problème juif, mais certainement pas un problème non juif. Et c’est dans ce sens qu’il faut comprendre la remarque de Amane : « Il existe une nation éparpillée et dispersée dans toutes les provinces du royaume qui a des lois qui diffèrent de toute autre nation… » Le terme hébreu employé pour le mot « dispersé » évoque, par sa racine, l’idée de division : Amane n’a pu parler que parce que le peuple juif était divisé. C’est de là que venait sa force.

Penser et vivre seul

Si donc, aujourd’hui nous devons nous interroger sur la résurgence (verbale) de l’antisémitisme, c’est avant tout chez nous que l’examen de conscience doit commencer. Nous relèverons un seul point : le retour au judaïsme limité à ses manifestations dans la région parisienne. On peut grossièrement comparer Paris à un gros gâteau encore intact que tous les convives d’une réception désirent découper.
La techouva est aujourd’hui un phénomène indéniable que plus personne ne peut traiter avec mépris et l’on ne peut que s’en réjouir. Cependant, la perspective dans laquelle elle se vit peut poser problème. Chaque communauté souhaitant se renforcer qualitativement et quantitativement va créer un réseau intérieur d’activités qui lui seront propres et qui lui donneront un cacher unique. Il en est de même sur le plan individuel.
La techouva étant aussi malheureusement aujourd’hui un phénomène isolé et particulier, chacun pensera seul en négligeant la dimension collective du peuple juif. Ainsi, nous débouchons sur une aberration. Plus le Juif devient « religieux », moins il est à même de se considérer comme une partie d’un tout, moins il a la capacité à abdiquer ses différences secondaires avec l’autre Juif, pour recréer une communauté humaine.
C’est peut-être là le grand problème de la communauté juive religieuse en gestation : la difficulté à unifier les diverses forces religieuses qui composent le judaïsme actuel. Or, cette nécessité d’unification est la seule garantie de notre intégrité physique et spirituelle.
Nous trouvons à ce propos un commentaire affirmant que l’ouverture de la mer, lors de la Sortie d’Égypte, fut la préparation au don de la Torah. Et nos Maîtres d’expliquer : la mer se divisa en 12 canaux pour chacune des tribus mais, précision importante, la cloison d’eau figée qui séparait chaque tribu était transparente : pour que chacun puisse voir l’autre, pour avoir en soi la conscience de l’unit& malgré la différence.

Gérard Touaty pour Actualité juive hebdo