Chapitre III des Pirké Avot

mardi 27 septembre 2022
par  Paul Jeanzé
popularité : 85%

Michna 1. Akabya fils de Mahalalel dit : Considère ces trois choses et tu ne risqueras pas de te dévoyer : sache d’où tu viens, où tu vas et devant qui tu passeras en jugement et à qui tu devras rendre des comptes. D’où tu viens : d’une goutte putride ; où tu vas : vers un endroit de poussière, de pourriture et de vers ; et devant qui tu passeras en jugement et à qui tu devras rendre des comptes : devant le roi des rois de rois, le Saint, béni soit-Il.

RAMBAM : Lorsque l’homme considère d’où il vient, cette réflexion l’amène à l’humilité ; et en réfléchissant à sa fin, il en vient à dévaloriser les occupations mondaines. Enfin, la réflexion sur la grandeur de celui qui commande l’amène à se dépêcher d’accomplir son commandement. Et lorsque l’homme comprend ces trois choses, il ne faute plus du tout.

RACHI : Ces trois choses, nos maîtres les ont tirées du même verset : « Rappelle-toi ton créateur, etc. » (Ecc. 12:1), c’est-à-dire le Saint, béni soit-Il, devant qui tu passeras en jugement et auquel tu devras rendre des comptes ; par ailleurs, « ton créateur » désigne aussi ton origine, ce dont tu proviens, à savoir « une goutte de semence putride » ; enfin, « ton créateur » te rappelle aussi la tombe qui t’attend, endroit de « poussière, de pourriture et de vers ».

RABBÉNOU YONA : « Sache d’où tu viens », et lorsque tu considères l’endroit dont tu proviens, cette réflexion te conduit à l’effacement de soi et te sauve du vice de l’orgueil dont il est dit : « Tout orgueil est une abomination pour l’Éternel » (Prov. 16:4).
« Où vas-tu ? Vers un endroit de poussière, de pourriture et de vers » : lorsque tu songes au lieu vers lequel tu te diriges, tu n’as plus le désir des plaisirs quels qu’ils soient, car [tu sais que] le bénéfice de ton labeur sera pour les vers, et même la richesse et la gloire deviennent méprisables à tes yeux. Et tout bien t’inquiète, car tout est vanité et esprit sordide. Le roi Salomon écrivit sur ce sujet le livre de l’Ecclésiaste, qu’il ouvrit par ces mots : « Vanité des vanités », afin que tout bien et toute chose précieuse deviennent des sujets d’inquiétude. Puis, après avoir jeté le soupçon sur toute chose, il conclut : « En fin de compte, tout est entendu, crains Dieu et garde ses commandements, car c’est là tout l’homme ».
« Devant qui tu passeras en jugement et à qui tu devras rendre des comptes », car les créatures n’ont été faites que pour craindre l’Éternel. Et comment l’homme fauterait-il s’il pense à celui devant qui il devra passer en jugement et auquel il devra rendre des comptes ? Et plus encore s’il songe aux châtiments et aux épreuves que lui vaudront ses fautes, car il en éprouvera une honte terrible. À l’image d’un homme qui se présente devant le roi, si ce dernier découvre en lui quelque fraude dans ses actes ou le mensonge dans sa bouche, celui-ci n’en éprouvera-t-il pas une grande honte ? À plus forte raison devant le roi des rois de rois, le Saint, béni soit-Il. D’autant que la honte qu’éprouve l’âme séparée du corps est plus grande que celle qu’elle éprouve lorsqu’elle lui est encore associée ; car la nature du corps est d’oublier, et lorsque l’homme accomplit un acte indigne, il en a honte devant les autres un an ou deux, puis la chose s’efface et il l’oublie ; et même s’il s’en rappelle encore, il n’en a plus honte [...]. Il n’oublie certes jamais tout, mais puisque la nature du corps se même à celle de l’âme, la premier domine suffisamment la seconde pour estomper la chose, ce qui est déjà une manière de l’oublier un peu puisque s’efface ainsi la majeure partie de la honte. Mais lorsque l’âme se retrouvera seule, [séparée du corps] l’oubli disparaîtra, car elle est toute pureté et transparence, et elle ne comporte nulle nature matérielle. La honte qu’elle éprouvera alors, devant le roi des rois de rois, le Saint, béni soit-Il, durera éternellement avec la même intensité qu’à l’heure où elle l’éprouvera pour la première fois [...]. C’est pourquoi celui qui songe à cela ne se dévoiera jamais.

Michna 2. Rabbi Hanina, assistant du grand-prêtre, dit : Priez pour la paix de l’empire, car sans la crainte qu’il inspire les hommes s’entre-dévoreraient tout vifs. Rabbi Hanania fils de Teradion dit : Si deux hommes sont assis ensemble et n’échangent pas des paroles de Torah, c’est une réunion de railleurs. [...]Mais si deux hommes sont assis ensemble et échangent des paroles de Torah, alors la Chekhina [1] a demeure entre eux, selon les mots : « Ceux qui craignaient l’Éternel se parlèrent l’un à l’autre, l’Éternel fut attentif et il écouta, et un livre du souvenir fut écrit devant Lui pour ceux qui craignent l’Éternel et se soucient de Son nom » (Mal. 3:16). Et comment sait-on que même si une personne seule est assise et s’occupe de Torah, le Saint, béni soit-Il, lui assigne un salaire ? Du verset : « Qu’il s’assoie solitaire et méditant, car il prend pour cela » (Lam. 3:28).

RABBI HAYIM DE VOLOZYNE : « Priez pour la paix de l’empire » : Le Ritva [2] a expliqué que « l’empire » est la royauté céleste. [...] Si cette royauté retirait sa volonté de tous les mondes, ne fut-ce qu’un instant, ils seraient tous anéantis et c’est là l’étendue véritable de sa gloire.
« Si deux hommes sont assis ensemble et n’échangent pas des paroles de Torah, c’est une réunion de railleurs. » : lorsqu’il n’y a pas d’échanges entre eux mais que chacun étudie de son côté, c’est la preuve que chacun raille et se moque de la Torah de l’autre. « Mais si deux hommes sont assis ensemble et échangent des paroles de Torah, alors la Chekhina a demeure entre eux, selon les mots : "Ceux qui craignaient l’Éternel se parlaient l’un à l’autre, etc." (Mal. 3:16) », il n’est pas dit simplement qu’ils « parlèrent » mais qu’il « se parlèrent l’un à l’autre » ; c’est-à-dire qu’ils étudient ensemble pour l’amour du vrai et que ce que l’un ne comprend pas son compagnon le lui explique. De ce fait, l’essentiel n’est plus pour chacun ce qu’il a à dire, mais ce que l’autre a à lui dire, et leur but commun est d’entendre de l’autre l’explication de ce qu’ils ne comprennent pas.

RABBÉNOU YONA : Le verset évoquant la « société des railleurs » [...] s’applique à ceux qui font acte de se réunir durablement dans le but de converser, d’échanger des paroles vaines, et qui se rendent quittes de la Torah en se libérant de son joug au moment où ils ne sont plus occupés de ces choses, et ils ne se réunissent que dans le but d’échanger des futilités. Voilà ce qui s’appelle « une société de railleurs », au sens où ils négligent la Torah, puisque la négligence de la Torah est le sujet de tout ce chapitre.

Michna 3. Rabbi Chimon dit : Trois hommes qui mangèrent à la même table et n’y dirent pas des paroles de Torah, c’est comme s’ils avaient mangé des sacrifices de morts, selon le verset : « Car toutes les tables sont pleines de vomissures et d’excréments sans le Lieu » (Is. 28:8). Mais trois hommes qui mangèrent à la même table et y dirent des paroles de Torah, c’est comme s’ils avaient mangé à la table du Lieu, béni soit-Il, selon les mots : « Et il me dit : Voici la table qui est devant l’Éternel.

RAMBAM : Le verset cité par Rabbi Chimon est précédé dans la prophétie d’Isaïe d’une description de ceux qui se livrent au manger et au boire, délaissant la Torah et son étude, c’est pourquoi ce qu’ils mangent à leur table ressemble à une chose répugnante et sale, c’est-à-dire à une nourriture d’idolâtre. Il est dit ainsi : « Ils s’égarent dans le vin et se dévoient dans la boisson [...] toutes les tables sont pleines de vomissures et d’excréments, etc. » (Is. 28:7-8).

Michna 4. Rabbi Hanina fils de Hakhinaï dit : Celui qui se réveille pendant la nuit, se met seul en chemin, et dont le cœur se tourne vers l’abandon, faute en son âme.

RABBÉNOU YONA : La nuit est un moment privilégié et l’on ne doit songer alors qu’aux choses privilégiées par le Lieu, c’est-à-dire aux paroles de la Torah. Car ces heures sont particulièrement précieuses et conviennent particulièrement à la méditation sur la Torah, puisque l’on ne travaille pas et que l’on n’entend pas le bruit des hommes ; et si l’on tourne alors son cœur vers des choses vaines, on faute en son âme, car on perd un moment susceptible de donner lieu à une pensée claire et pertinente, et l’on se détourne de la méditation des paroles de la Torah.

Michna 5. Rabbi Nehounia fils d’Hakana dit : Quiconque accepte le joug de la Torah est délivré du joug du prince et du joug des nécessités du monde. Mais à celui qui s’affranchit du joug de la Torah sont assignés le joug du prince et le joug des nécessités du monde.

RAMBAM : « le joug de la Torah » c’est l’obligation d’étudier ; « le joug du prince » c’est la charge de servir le prince et le poids de son pouvoir sur nous ; « le joug des nécessités du monde » c’est la pression du temps. Il dit ainsi que le salaire de celui qui accepte le joug de la torah est que Hachem le sauve du pouvoir des princes et allège pour lui le joug du temps.

MAHARAL DE PRAGUE : Il te faut comprendre le propos selon lequel il n’est d’homme libre que celui qui s’adonne à l’étude de la torah. La raison en est qu’en s’adonnant à l’étude de la Torah, l’homme s’élève au-dessus du monde matériel, car l’intellect est supérieur au monde matériel, et de ce fait il est libéré du cours naturel du monde et du pouvoir des princes ; car ce dernier ne s’exerce qu’en ce monde tandis que celui qui s’adonne à l’étude de la Torah sort de la limitation de ce monde. C’est pourquoi l’on dit ici qu’il est « délivré du joug du prince et du joug des nécessités du monde », car même s’il est impossible à l’homme de vivre sans moyens de subsistance et qu’il lui faut travailler pour pouvoir s’adonner à l’étude de la Torah, il est libéré cependant du « joug » en question en ce que ses moyens de subsistance lui viennent aisément lorsqu’il « accepte le joug de la Torah ». Car il est alors voué totalement à Hachem et s’élève au-dessus de ce monde. Mais s’il s’affranchit du joug de la Torah, il penche alors vers ce monde matériel [...] et lui sont assignés en conséquence le joug du prince et le joug des nécessités du monde, car ce sont eux les maîtres du monde. ET à chaque fois qu’il se détache un peu plus de ce niveau supérieur au comportement naturel et penche vers le monde matériel, règnent alors davantage sur lui ces deux déterminations que sont le pouvoir du prince et la pression des besoins.

Michna 6. Rabbi Halafta fils de Dossa du village de Hanania dit : Si dix hommes sont assis et s’affairent à la Torah, la Chekina a demeure entre eux, comme il est dit : « Hachem se tient dans l’assemblée divine » (Ps. 82:1). Et comment savons-nous qu’il en va de même pour cinq aussi ? Parce qu’il est écrit : « Il a établi sons faisceau sur la terre » (Am. 9:6). Et comment savons-nous qu’il en va de même pour trois aussi ? Parce qu’il est écrit : « C’est au milieu des juges qu’Il jugera » (Ps. 82:1). Et comment savons-nous qu’il en va de même pour nous deux aussi ? Parce qu’il est écrit : « En quelque lieu où je mentionnerai Mon nom, Je viendrai vers toi et Je te bénirai » (Ex. 20:24).

RAMBAM : Le mot « assemblée » ne s’emploie jamais pour désigner un rassemblement de moins de dix hommes ; il n’y a pas de tribunal de moins de trois juges. Quant au mot « faisceau », il désigne ce que l’homme lie dans sa main, laquelle compte cinq doigts grâce auxquels il lie et assemble des éléments disparates, et la poignée de cinq doigts elle-même est aussi appelée « faisceau ».

RACHI : « En quelque lieu où je mentionnerai Mon nom », c’est-à-dire que Je mettrai dans ton cœur le désir de mentionner Mon nom, « Je viendrai vers toi, etc. » : ce qui montre qu’il s’agit d’une seule personne. On apprend donc que la formule « Je mentionnerai Mon nom » signifie : J’enseignerai aux autres à mentionner Mon nom.

Michna 7. Rabbi Elazar de Bartota dit : Donne-lui ce qui lui appartient, car toi et tes biens êtes à lui. Il en allait ainsi de David qui disait : « Car tout vient de Toi et ce qui vient de Ta main nous te le donnons » (I chron. 29:14). Rabbi Jacob dit : Celui qui va en chemin en répétant son étude et qui s’interrompt pour dire : Le bel arbre que voici ! ou : Quel beau labour ! l’Écriture le lui compte comme s’il avait fauté en son âme.

RACHI : Il en allait ainsi de David qui disait : « Car tout vient de Toi et ce qui vient de Ta main nous te le donnons », David évoque par ces mots son action d’amasser or et argent pour la construction du Temple.
« Car tout vient de Toi » : car tout ce qu’Israël possède provient de Toi, et après avoir reçu de Ta main ce que Ta bénédiction leur donne, ils te le rendent pour subvenir aux besoins de Ta maison.

MAHARAL DE PRAGUE : « Celui qui va en chemin en répétant son étude et qui s’interrompt… », c’est-à-dire lorsqu’il se sépare de la Torah et s’écarte de Celui qui l’accompagne en permanence lorsqu’il étudie. Car si un homme se tient devant le roi et s’entretient avec lui, puis s’interrompt soudain pour converser avec les passants qui s’approchent, il se sépare alors du roi et montre qu’il ne désire pas rester auprès de lui, ce qui est évidemment dirigé contre la personne-même du roi.

Michna 8. Rabbi Dostaï fils de Rabbi Yanaï dit au nom de Rabbi Méïr : Qui oublie une seule chose de ce qu’il a appris, l’Écriture le lui compte comme s’il avait fauté en son âme, comme il est dit : « Garde-toi seulement et garde bien ton âme, de peur que tu n’oublies les choses que tes yeux ont vues » (Deut. 4:9). Mais cela concerne-t-il aussi le cas où son étude est difficile ? L’Enseignement dit : « De peur qu’elles ne s’écartent de ton cœur tous les jours de ta vie » (ibid.) ; aussi ne se rend-il coupable en son âme que s’il les écarte délibérément de son cœur.

RABBÉNOU YONA : L’oubli étant chose fréquente chez les hommes, on doit réviser de nombreuses fois une règle à suivre et y penser jour et nuit jusqu’à ce qu’elle ne puisse quitter notre cœur. Et si on ne le fait pas, on se rend coupable ; car on enseignera alors d’après son souvenir, en disant « mon maître m’a dit », on interdira le permis et l’on permettra l’interdit, et l’on sera responsable d’une situation dégradante pour autrui. Un tel oubli est considéré comme une faute car, dans l’enseignement, les erreurs involontaires sont comptées comme des fautes intentionnelles […]. Mais si l’oubli est la conséquence de la vieillesse ou de quelqu’autre contrainte contre laquelle l’homme est impuissant, la Torah le tient pour quitte.

Michna 9. Rabbi Hanina fils de Dossa dit : Celui pour qui la crainte de la faute précède la sagesse, sa sagesse durera. Mais celui pour qui la sagesse précède la crainte de la faute, sa sagesse ne durera pas. Il disait aussi : Celui dont les actions excèdent la sagesse, sa sagesse durera. Mais celui dont la sagesse excède les actions, sa sagesse ne durera pas.

RAMBAM : L’habitude des dispositions saines et élevées, lorsqu’elle précède la sagesse et se réalise en l’homme au point d’être en lui comme une seconde nature, se renforce ensuite par l’étude de la sagesse ; elle intensifie son lien avec la sagesse, son amour de celle-ci et accroît son ardeur à étudier toujours davantage, car elle éveille en lui une chose à laquelle il est déjà habitué. Mais, inversement, si de mauvaises dispositions précèdent l’étude de la sagesse, cette dernière sera pour lui une entrave aux désirs et aux penchants auxquels il est habitué, elle deviendra pesante pour lui et il l’abandonnera.

Michna 10. Il disait : Qui est aimé des créatures est aimé par le Lieu ; mais qui n’est pas aimé des créatures n’est pas aimé du Lieu. Rabbi Dossa fils d’Harkinas dit : Le sommeil du matin, le vin de midi, le babillage avec les enfants et prendre place dans les synagogues des gens vulgaires expulsent l’homme du monde.

RABBÉNOU YONA : « Qui est aimé des créatures est aimé par le Lieu », c’est-à-dire : qui se montre agréable dans ses rapports avec autrui et en qui les autres ont confiance. [...] Celui qui étudie la Thora et la Michna, qui sert les sages, et en qui les autres ont confiance dans leur commerce avec lui et qui parle avec douceur aux créatures, les gens disent de lui : Heureux son père qui lui enseigna la Thora, heureux son maître qui lui enseigna la Thora, malheur à ceux qui n’étudient pas ; voyez un tel qui a étudié la Thora, comme ses actions sont douces, etc ! »
« Rabbi Dossa fils d’Harkinas dit : Le sommeil du matin », car il fait négliger de prier à l’heure voulue.
« Le vin de midi », car il fait négliger l’étude de la Thora et conduit au dévoiement.
« Le babillage avec les enfants », car cet amusement est attirant pour le cœur de l’homme du fait de son affection pour les enfants, et la Thora s’en trouve délaissée.
« Prendre place dans les synagogues des gens vulgaires » : combien de perversions attendent l’homme qui fait partie de ce genre d’assemblée.
« Expulsent l’homme du monde », car l’homme n’a été créé que pour s’affairer à la Thora et celle-ci est l’allongement de sa vie. Or, s’il se laisse prendre à ces choses-là, pourquoi vit-il encore ? Il vaut mieux l’expulser du monde, car il est un homme vain et vaine est sa vie ; et puisqu’il a déjà vécu tant d’années, s’occupant à ses affaires, sans que cela lui profite puisqu’il a négligé la Thora, pourquoi continuerait-il à vivre ? Cela ressemble à un roi qui donnerait cent pièces d’argent à son serviteur, lequel s’empresserait de les jeter à la mer ; lorsque le même serviteur viendrait en réclamer d’autres, ne serait-il pas juste de ne pas lui en donner davantage ? Il en va de même pour celui qui ne s’affaire pas à la Thora.

Michna 11. Rabbi Elazar Hamodaï dit : Qui profane les choses saintes, qui méprise les jours de fête, qui fait honte à son prochain en public, qui renverse l’alliance d’Abraham notre père, qui fait l’arrogant dans la Thora, bien qu’il ait étudié la Thora et accompli de bonnes actions, n’a aucune part au monde à venir.

Rabbi Elazar Hamodaï dit que celui qui « profane les choses saintes », c’est-à-dire qui ne veille pas sur elles comme le veut la règle et profane ainsi leur sainteté, et qui « méprise les jours de fête », en ne respectant pas les jours de demi-fête, soit qu’il travaille, soit parce qu’il mange et boit comme d’ordinaire, et ne se soucie pas de veiller à la sainteté de ces moments parce que celle-ci n’est pas aussi grande que lors des jours de fête proprement dits - au sujet de qui se comporte ainsi il est dit : « Puisqu’il a méprisé la parole de l’Éternel, » en adoptant à leur égard un comportement méprisant, « son âme sera retranchée ».
« Qui renverse l’alliance d’Abraham notre père » : car celui qui refuse de se circoncire renverse l’alliance.
« Qui fait l’arrogant dans la Thora », c’est l’émancipé, tel Manassé qui interprétait la Thora pour la dénigrer, en disant : Quelle mouche à piqué Moïse d’écrire que Timna était une concubine (cf. Sanh. 99b) ! Celui-là aussi fait partie de ceux qui méprisent la parole de Hachem.

Michna 12. Rabbi Ismaël dit : Montre-toi facile avec le chef, doux avec la jeunesse et accueille tout homme dans la joie.

RAMBAM : « Facile » : accommodant ; « doux » : calme et patient. Il signifie avec cette injonction que lorsque l’on a affaire à un grand homme, on doit se montrer accommodant avec lui, le servir selon sa volonté et se tenir à sa disposition. Tandis que lorsque l’on a affaire à un homme jeune, il faut au contraire se montrer sérieux envers lui, et ne pas se conduire avec légèreté ni avec trop de simplicité à son égard. Puis il ajoute que son avertissement de ne pas se montrer familier avec un homme jeune ne signifie pas que l’on doive l’accueillir avec morgue et irritation ; mais qu’il est au contraire normal de recevoir tout homme, grand et petit, libre ou esclave, tout individu de l’espèce humaine, dans la joie et la gaieté. Et c’est là plus que n’en demandait Chamaï qui disait qu’il faut accueillir « tout homme en lui faisant bonne figure ».

Michna 13. Rabbi Akiba dit : La gaudriole et l’insouciance habituent l’homme à la débauche. Il disait : La massorêt est une haie pour la Torah, les dîmes sont une haie pour la richesse, les vœux d’abstinence sont une haie pour la continence, et la haie de la sagesse c’est le silence.

RABBÉNOU YONA : « La massorêt est une haie pour la Torah » : la massorêt, ce sont les lettres pleines et défectives, ainsi que la ponctuation [du texte biblique] que les sages ont transmis à leurs disciples et qui constituent une haie pour la Torah, de sorte qu’il n’existe de versions différentes du texte biblique qu’en très peu d’endroits. ce qui n’est pas le cas des livres du Talmud où les versions différentes abondent en bien des endroits ; de plus, chaque jour les idées changent et chacun écrit une version du texte en fonction de sa compréhension, puisque l’absence de massorêt lui en laisse la possibilité. Car il n’existe aucun livre au monde qui soit demeuré intact et n’ait subi d’altération, et chacun fait dépendre la faute du livre et non de sa compréhension.

RAMBAM : « Les vœux d’abstinence sont une haie pour la continence », car lorsqu’un homme fait des vœux d’abstinence à propos de choses définies et les met en pratique, il acquiert alors la faculté de se priver à volonté des choses dont il veut s’écarter et lui devient ensuite facile le retrait, c’est-à-dire le fait de se garder des impuretés [...] »

RACHI : « La haie de la sagesse, c’est le silence », comme il est écrit : « même le sot qui se tait est considéré comme sage » et les sages ont dit : « Le silence sied aux sages et à plus forte raison aux sots ».

RABBÉNOU YONA : « La haie de la sagesse, c’est le silence » : le silence est tant la haie de la sagesse elle-même que la haie des dispositions éthiques qui l’accompagnent. Exemple : ne pas interrompre quelqu’un qui parle ou bien reconnaître que l’on n’a pas entendu une chose, bien que cela ne fasse pas partie du silence proprement dit. Et le silence lui-même mène à la sagesse, tel est le cas quand il s’agit de se taire devant qui est plus grand que soi en sagesse. Car qui étudie avec son maître et découvre qu’une certaine démarche de l’esprit rend compte de la règle, ne doit pas aussitôt penser qu’elle est vraie, ni vouloir la dire avant que son maître n’ait fini de parler. Car s’il le fait, il perdra tout ce que son maître a à dire et ne connaîtra pas les réflexions conçues par les anciens, son cœur étant trop agité pour en comprendre le sens. D’autant que sa propre réflexion ne peut être vraiment réfléchie tant qu’il n’a pas entendu ce que les anciens ont à dire et qu’il n’en a pas pesé minutieusement les termes en se demandant ce qui convient au problème posé. En ce sens, le silence de l’élève devant son maître ou devant qui est plus grand que lui en sagesse, est bien la haie de la sagesse. Ainsi, si se découvre à lui une certaine réflexion tandis que son maître parle, qu’il n’ouvre pas la bouche jusqu’à ce que s’éclairent les paroles du maître et que la démarche d’esprit conçue par celui-ci soit gravée en son cœur, jusqu’à ce que soit achevé le sujet et qu’il sache que son maître a enseigné. Après cela seulement, sa réflexion sera claire et réfléchie, et à ce propos Salomon a dit : « L’imbécile ne désire pas comprendre, mais seulement dévoiler son cœur ».

Michna 14. Il disait : L’homme a reçu une marque d’amour en étant créé selon la forme [de Dieu] ; et il a reçu un témoignage d’amour encore plus grand en ce qu’il en a eu connaissance, puisqu’il est dit : « Selon la forme de Dieu Il fit l’homme ». Les enfants d’Israël ont reçu une marque d’amour en étant appelés des fils pour le Lieu ; et ils ont reçu un témoignage d’amour encore plus grand en ce qu’ils en ont eu connaissance, car il est dit : « Vous êtes des fils pour l’Éternel votre Dieu » Les enfants d’Israël ont reçu une marque d’amour en ce qu’il leur a été donné un instrument précieux ; et ils ont reçu un témoignage d’amour encore plus grand en ce qu’ils ont eu connaissance du fait que leur avait té donné un instrument précieux grâce auquel le monde a été créé, puisqu’il est dit : « Je vous ai donné une bonne instruction, Ma Torah, ne l’abandonnez pas » (Prov. 4:22).

RACHI : « L’homme a reçu une marque d’amour en étant créé selon la forme [de Dieu] », c’est pourquoi pèse sur lui l’obligation d’accomplir la volonté de son Créateur.
« Un instrument précieux », c’est la Torah qui est un instrument d’une importance particulière puisque c’est par elle que le monde a été créé, selon les mots : « J’étais auprès de Lui, cachée, etc. » (Prov. 8:30). La Torah dit : C’est moi qui fus l’instrument de l’œuvre du Saint, béni soit-Il. Il consulta la Torah et créa le monde, comme il est dit : « Au commencement Dieu créa les cieux et la terre » (Gen. 1:1), or il n’est de commencement que la Torah puisqu’il est dit : « L’Éternel m’a acquise au commencement de Son chemin » (Prov. 8:22).

Michna 15. Tout est découvert et la permission est donnée ; le monde sera jugé avec bonté et tout va selon la majorité des actes.

RACHI : « Tout est découvert » : tout ce que l’homme fait dans le plus grand secret est découvert et dévoilé devant le Saint, béni soit-Il.
« La permission est donnée » dans la main de l’homme pour agir à sa guise, selon les mots : « Vois, J’ai placé devant toi aujourd’hui la vie et le bien, la mort et le mal » (Deut. 30:15).
« Le monde sera jugé avec bonté » : d’après l’attribut de la miséricorde.
« Et tout va selon la majorité des actes » : l’homme est jugé en fonction de la majorité de ses actions, si les mérites l’emportent en nombre il est innocenté, et si les fautes l’emportent en nombre il est condamné.

RAMBAM : Le fait que Hachem connaisse les faits n’implique pas [...] que l’homme agisse sous l’empire de la contrainte. Tout homme, au contraire, agit librement et c’est pourquoi [...] entière liberté est donnée à l’homme. Le jugement de Hachem envers les hommes est généreux et n’est pas l’application rigoureuse de la sentence qu’ils méritent (il est lent à la colère et grand en générosité).
[...]Les dispositions saines ne s’acquièrent pas d’après l’importance de l’acte lui-même mais d’après l’importance du nombre des actions ; car les dispositions saines ne s’acquièrent que pour autant que l’on répète de nombreuses fois de bonnes actions, puisque c’est ainsi que se forme en l’homme une disposition à cela ; tandis qu’en accomplissant une seul grande action action bonne, cet acte isolé ne créé pas une disposition correspondante chez celui qui agit.

Michna 16. Il disait : Tout est donné sous caution et un filet est tendu sur tous les vivants ; la boutique est ouverte et le boutiquier fait crédit ; le registre est ouvert, la main écrit et qui veut emprunter peut venir le faire ; les encaisseurs tournent régulièrement chaque jour et ils se font rembourser par l’homme, avec ou sans son consentement, ils ont sur quoi s’appuyer [pour ce faire] ; le jugement est un jugement de vérité et tout est apprêté pour le festin.

RACHI : « Tout est donné sous caution », car tous les enfants d’Israël sont garants les uns des autres. Autre version : pour chaque acte que l’on commet, le Saint, béni soit-Il, a une caution ; car l’âme de l’hommes est la caution de tous les membres de son corps, s’ils sont méritants elle l’est à son tour, et s’ils ne le sont pas elle passe en jugement.
« Un filet est tendu sur tous les vivants » : c’est la mort, car nul n’échappe à la mort et au jour du jugement.
« La boutique est ouverte » et qui veut boire du vin n’a qu’à y pénétrer ; ainsi, si l’homme veut se rendre impur on lui en offre les moyens.
« Le boutiquier fait crédit » sur le vin qu’il avance en confiance aux clients ; de même, le Saint, béni soit-Il, est patient avec les méchants.
« Le registre est ouvert » à tout heure devant le boutiquier et « la main écrit » sur ce registre le compte de chacun, en indiquant le moindre sou de vin qu’il doit ; ainsi, en haut, on écrit le livre mentionnant chaque faute que l’homme commet en bas.

RAMBAM : « Le boutiquier fait crédit » : il prête à long terme et n’exige pas de remboursement immédiat. Cette parabole est claire et compréhensible, et son intention en disant que « qui veut emprunter peut venir le faire » est de renforcer son propos précédent selon lequel les actes de l’homme ne sont ni nécessaires ni contraints, et que c’est par sa propre volonté que l’homme agit. La phrase sur les « encaisseurs » est une parabole sur la mort et les châtiments qui frappent l’homme ; « et tout est apprêté pour le festin » car la fin de tout cela est la vie du monde à venir.

Michna 17. Rabbi Elazar fils d’Azaria dit : Sans Torah pas de bonnes mœurs, sans bonnes mœurs pas de Torah ; sans sagesse pas de crainte, sans crainte pas de sagesse ; sans discernement pas de connaissance, sans connaissance pas de discernement ; sans farine pas de Torah, sans Torah pas de farine. Il disait : À quoi peut être comparé celui dont la sagesse excède les actions ? À un arbre aux branches abondantes mais qui a peu de racines ; lorsque le vent se lève, il le déracine et le renverse, comme il est dit : « Il sera solitaire dans la confusion et ne verra pas arriver le bien, il demeurera dans le désert, dans les terres salées, sans retour » (Jer. 17:6). Mais à quoi peut être comparé celui dont les actions excèdent la sagesse ? À un arbre ayant peu de branches mais beaucoup de racines ; même si tous les vents du monde se levaient et soufflaient contre lui, il ne le feraient pas bouger de sa place, comme il est dit : « Il sera comme un arbre planté près des eaux, qui étend ses racines sur les flots ; il ne craindra pas l’arrivée de la chaleur et son feuillage restera vert ; il n’aura pas souci des années stériles et ne cessera pas de produire des fruits » (ibid. 8).

RABBÉNOU YONA : « Sans Torah pas de bonnes mœurs » : qui ignore la Torah ne peut être parfait dans ses mœurs, car la plupart des vertus que l’on trouve dans le monde se rencontrent dans la Torah. « Sans bonnes mœurs pas de Torah », autrement dit il faut d’abord se corriger soi-même sur le plan moral pour que la Torah ait lieu en nous, car celle-ci ne résidera jamais dans un corps qui n’a pas de dispositions saines.
« Sans sagesse pas de crainte » : sans la sagesse la crainte n’est pas complète, car c’est la sagesse qui renforce la crainte et l’éclaire, afin qu’elle conduise l’homme et lui montre le chemin. « Sans crainte pas de sagesse » : la crainte doit précéder la sagesse, sinon la sagesse ne durera pas, l’homme s’en dégoûtera et l’abandonnera puisqu’il n’aura pas d’abord amélioré ses mœurs, ni craint l’Éternel. Car « à quoi sert à l’imbécile d’avoir de l’argent en main pour acquérir la sagesse, alors que le cœur lui manque » (Prov. 17:16) pour accomplir la parole de l’Éternel ? Car la crainte doit nécessairement précéder la sagesse.
« Sans connaissance pas de discernement » : il y a trois formes d’intelligence [...] : sagesse, discernement et connaissance. La sagesse est ce que l’on apprend des autres, le discernement consiste à déduire une chose d’une autre par comparaison, et la connaissance est ce que l’on appréhende par son propre esprit. Telle est la signification de son propos : « Sans connaissance pas de discernement », car si un homme est incapable d’appréhender et de connaître l’essence d’une chose par son propre esprit, comment pourrait-il déduire une chose d’une autre par comparaison ? Car la connaissance précède le discernement et sans connaissance le discernement est impossible. « Sans discernement pas de connaissance » : si un homme n’a pas la faculté de discerner certaines choses en s’aidant d’une chose comparable, c’est parce qu’il n’a pas une connaissance suffisante pour atteindre la chose en question par son propre esprit.
« Sans farine pas de Torah », car lorsqu’il faut courir après sa subsistance on ne peut plus s’affairer à la Torah.
« Sans Torah pas de farine », c’est-à-dire : lorsqu’un homme n’a pas de Torah, la farine n’est plus d’aucune utilité, car la richesse n’a d’autre but que de fournir au corps ce dont il a besoin, afin qu’il soit libre de s’affairer à la Torah.

Michna 18. Rabbi Elazar Hisma dit : kinim (i.e. les règles relatives à l’offrande des oiseaux) et pithé nida (i.e. les règles relatives aux premiers temps de la menstruation) sont le corps des règles de la Torah. Le calcul des cycles célestes et la géométrie sont des friandises pour la sagesse.

MAHARAL DE PRAGUE : Pour signifier ce qui constitue le corps des règles de la Torah, il a pris deux choses en particulier [i.e. l’offrande des oiseaux et les premiers temps de la menstruation], car dans le traité Kinim il est enseigné qu’une femme qui a pris deux pigeons [pour le sacrifice après son accouchement], sans préciser lequel devait servir de sacrifice expiatoire et lequel était destiné à l’holocauste, et que l’un d’entre eux s’est envolé, doit prendre un autre pigeon et l’associer à celui qui est resté. Et dans ce même chapitre, il est enseigné un grand nombre de règles concernant les doutes survenant à l’intérieur des nids [sont appelés « nids » les couples de pigeons offerts en sacrifice, dont l’un vient en expiation et l’autre en holocauste] et lorsque se produisent des mélanges entre les nids. Pareillement, les pithé nida désignent les règles qu’une femme doit suivre lorsqu’elle a perdu son commencement, c’est-à-dire lorsqu’elle ne sait plus si elle est dans la période qui suit ses menstruations ou dans la période qui fait suite à un écoulement [le calcul du nombre des jours d’impureté varie en conséquence], et tel est le sens de l’expression pithé nida : à partir de quand commence-t-elle le compte du nombre de jours ?
Ces deux choses désignent donc des règles à suivre relatives à des situations de doute ; et il y avait lieu de penser que puisque ces règles n’ont d’autre objet que le doute, elles ne constituent pas le corps des règles de la Torah et que n’est tenue pour telle que la chose dont on est sûr [...] Car toute sagesse doit être de l’ordre de la certitude et une chose douteuse en est naturellement exclue, puisque dans ce domaine il ne convient de parler que de choses strictement nécessaires et non de choses simplement possibles. C’est pourquoi il y avait tout lieu de croire que ce genre de choses ne constitue pas l’essentiel de la Torah. Or, il fait justement de cela le corps des règles de la Torah. Tandis que le calcul des cycles célestes et la géométrie - au contraire de kinim et de pithé nida dont les règles sont essentiellement le produit du doute et du mélange - sont deux sciences rigoureuses et nécessaires d’où le doute est exclu. Cependant, ces dernières ne constituent pas une sagesse parfaite et ne sont que les friandises de la sagesse, au sens où les friandises préparent au repas mais ne nourrissent pas en elles-mêmes ; pareillement, ces deux grandes sciences que sont le calcul des cycles célestes et la géométrie ne nourrissent pas l’âme, car seule la sagesse est la nourriture de l’âme [...]. De plus, le choix de kinim et de pithé nida en référence aux doutes qui leur sont liés correspond à la nature même des règles de la torah, lesquelles consistent dans le choix d’un acte à accomplir et d’un chemin à suivre au sein de la confusion et du doute, à la manière dont on choisit le droit chemin parmi l’ensemble des voies qui s’offrent à nous. C’est pourquoi ces règles-là sont le corps des règles de la Torah, car la règle de la Torah consiste dans le choix d’une démarche entre plusieurs voies possibles, et c’est pourquoi elle est nommée ainsi.


[1Nom que l’on a coutume de rendre par « présence divine », mais qui signifie littéralement « la résidante ».

[2Yom Tov Ben Avraham Asevilli dit le Ritva (hébreu : ריטב"א) est un rabbin médiéval, talmudiste et jurisconsulte séfarade des xiie et xiiie siècles (1250 - 1330).


Navigation