Chapitre cinquième : "La ferveur ashkénaze"

Texte intégral
dimanche 23 juin 2024
par  Paul Jeanzé
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De même que Rachi démocratisa l’éducation juive, Rabbi Jehuda le Pieux et son école de Hassidim propagèrent, au XIIe et XIIIe siècles, l’idéal de piété mystique. Il n’était pas besoin d’extraordinaires facultés intellectuelles pour atteindre à cet idéal : on exigeait simplement la foi, un cœur pur, une vie tournée vers l’intérieur. On estimait la piété plus que la science ; la sincérité l’emportait sur la spéculation ; l’homme qui craignait Hachem était supérieur au savant. Ils ouvrirent ainsi une large avenue qui menait vers Hachem les simples mortels.

Ces Hassidim du Moyen Âge mettent inlassablement l’accent sur l’importance de la prière. Le livre de prières, le siddour, ils l’aimaient avec passion ; c’est dans notre littérature un ouvrage qui, plus que tout autre, parle droit au peuple ; chaque mot en est un bijou précieux. On se mit à compter le nombre de mots des prières, croyant qu’elles contenaient tout un monde de mystères. Ils travaillèrent à découvrir les antiques secrets que les Prophètes transmirent à leurs disciples, et qui, depuis, sont révélés de bouche à oreille, de Maître à disciple, dans de rares cercles d’initiés - c’est Rabbi Eleazar de Worms, mystique du treizième siècle, qui nous l’apprend.

Et ce pendant, cette méditation sur les mystères n’était pas leur unique aspiration. La prière gauche mais sincère de l’homme simple, sans éducation, monte plus haute que les prières pédantes et compassées des hommes bourrés de connaissances.

On enseignait au Hassid l’indulgence envers le monde entier, la patience, la douceur, la bienveillance dans le jugement, l’amour envers les hommes comme envers les bêtes ; il était effacé, modeste, fuyait les honneurs, servait Hachem par amour de Hachem et non dans l’espoir d’une récompense. Dans la piété hassidique, nous trouvons au premier plan un continuel examen de conscience et le repentir accompagné d’exercices d’ascétismes. Même celui qui ne se sentait pas chargé d’un lourd fardeau de péchés se repentait pour les péchés des autres.

Ces Hassidim attachaient une importance particulière aux coutumes - minhaggim - qu’avaient adoptées les hommes pieux, aux usages qui n’avaient pas été déduits des textes par une interprétation scolastique, mais par une improvisation libre et instinctive. Ils commencèrent à mettre par écrit les coutumes introduites par diverses personnalités, pratiquées dans certaines communautés. On composa des livres pour apprendre au peuple les bonnes manières, la politesse, la courtoisie dans les rapports sociaux. Dans le même esprit, on conçut des ouvrages populaires, de style simple et poétique, imagés de fables et de contes. On n’y disputait pas dans l’abstrait d’un idéal élevé, mais on y prêchait la morale dans un langage accessible à tous. Il se créa toute une littérature en Teitch - Yddish - à l’usage des femmes. Pendant des siècles, les femmes juives ont lu le Lev Tov, le « Bon Cœur », et le Tzeena ou Reena, le « Sors et vois », abrégé populaire de la Torah ; elles purent épancher leur cœur dans des tehinot, pieuses et tendres prières écrites par des femmes pour des femmes.

Les temps étaient durs, on persécutait et on chassait les Juifs de tous côtés. Les massacres étaient monnaie courante ; on égorgeait les Juifs comme des moutons. Mais, patiemment, ils supportaient leur sort, se sacrifiant avec ardeur pour leur foi. Le Sefer Hassidim, le « Livres des hommes pieux », qui contient les maximes et les pensées des Hassidim ashkenazes, juge nécessaire de réconforter ceux « qui meurent dans leur lit » sans avoir eu le privilège de mourir pour la Sanctification du Nom divin. La vie en ce qu’elle a de meilleur est vécue sur un champ de bataille spirituel. L’homme doit lutter sans répit contre le mauvais penchant, « car l’homme est comme sur une corde dont une extrémité est tirée par Hachem, et l’autre par Satan ». Le Juif doit donc apprendre la tactique propre à cette guerre. Il lui faut renoncer à tout ce qui n’est pas l’essentiel, éviter ou vaincre les tentations. Et si quelqu’un trébuche (Hachem l’en empêche), son erreur peut être expiée par la mortification et un certain nombre de jours de jeûne qui aident l’âme à se purifier de sa souillure.

C’est pourquoi il arrivait à d’illustres savants de fermer leur Talmud et de partir pour une vie errante, pour un « exil » qu’ils s’imposaient, loin de chez eux, parmi des étrangers, afin de supporter les humiliations et de boire à la coupe des privations et de la misère.

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Au XVIIè siècle, les enseignements mystiques du Zohar et de Rabbi Isaac Louria de Safed commencèrent à pénétrer en Pologne. Les Rabbins autorisèrent l’impression des ouvrages ésotériques, et le peuple fut saisi d’une véritable passion pour les études kabbalistiques qui, jusque là, avaient été l’apanage de cercles restreints et qui devinrent alors accessibles à tous.

Cette large diffusion de la pensée mystique marqua profondément la vie des Juifs en Europe orientale. La Kabbale les dota d’un sens du mystère qui imprègne toute chose.

Pour un esprit analytique, le monde est comme brisé en deux parties bien distinctes : il est scindé en connu et inconnu, en visible et invisible. Mais dans la contemplation mystique, tout est perçu dans l’unité. L’esprit mystique tend à saisir la cohésion de l’univers, à percevoir le visible dans ses rapports avec l’invisible, à maintenir la liaison avec l’inconnu par la porte battante du connu. Les kabbalistes savaient que ce qui est perceptible aux sens n’est que l’étroite lisière d’un mystère insondable. Les choses de ce monde plongent leurs racines dans l’invisible, conservant de secrets rapports avec ce que l’œil ne saurait connaître. Tout témoigne du transcendant ; le non-sensible est étroitement associé à toute activité du sensible. Chaque action d’ici-bas provoque toujours, de quelque façon, un reflet dans l’au-delà. Tous les objets d’en bas sont symboles de ce qui est en haut ; ils se sustentent aux forces qui coulent des mondes cachés. Ce qui est de notre monde est soumis à l’autre monde. On ne peut saisir l’essence de ce qui est ici qu’en comprenant ce qui est au-delà, dans le monde réel de l’esprit en extase. Mais, pour nous qui vivons en léthargie, le mystère ne se manifeste pas dans son entier. Notre conscience normale est un état d’engourdissement où notre sensibilité à la réalité absolue, où notre réaction aux impulsions de l’esprit sont fortement affaiblies. Les mystiques, connaissant l’insertion de l’homme dans l’histoire secrète du cosmos, s’efforcent de secouer l’apathie, la somnolence qui pèse sur les âmes enchaînées, et de ramener à un parfait éveil leurs âmes engourdies.

Les kabbalistes estompaient les frontières entre le connu et l’inconnu, le révélé et le caché, le fini et l’infini. Les actes les plus familiers, les gestes les plus coutumiers, ils ne les concevaient que flottant dans le courant puissant des mystères illimités ; les hommes prenaient conscience de cette mer où le monde n’est qu’une goutte.

Cet attachement aux mondes cachés maintenaient les kabbalistes sous le charme de choses plus essentielles que celles qui retiennent ordinairement l’intérêt. Ils étaient pénétrés de l’idée que, non seulement Hachem est nécessaire à l’homme, mais aussi l’homme nécessaire à Hachem, que tous les actes de l’homme sont d’une importance capitale pour tous les mondes, et influencent le déroulement des principes transcendants ; aussi les prédicateurs kabbalistes et leurs écrivains populaires s’efforcaient-ils de persuader tous les Juifs de l’importance suprême que revêt la moindre action. Une conviction profondément enracinée dans le peuple prit naissance : ce qui se passe « en haut », dans les sphères supérieures, repose sur l’homme d’ « en bas ». Par chaque action sanctifiée, par chaque pensée pure, l’homme agit dans les mondes célestes. Un acte de piété est un mystère ; grâce à la dévotion, l’homme bâtit constamment des mondes spirituels dont l’esprit ne saurait même concevoir l’essence, aussi longtemps qu’il appartient à ce monde-ci. Chaque acte s’imprime ainsi dans les sphères supérieures, et aussi dans ce monde-ci. Architecte des mondes cachés, chaque Juif pieux est, en partie, le Messie.

Selon la Kabbale, la Rédemption n’est pas un événement qui doit se dérouler d’un seul coup « à la fin des jours », ni un phénomène réservé au seul peuple juif. C’est un processus continu, jouant son rôle en chaque instant. Les actes positifs de l’homme sont des répliques particulières dans le grand drame de la rédemption, et ce n’est pas le peuple d’Israël seul qui est en jeu, mais l’univers entier. La Shekhina elle-même, la divine Présence, est en exil. Hachem est impliqué, si l’on peut ainsi s’exprimer, dans la tragique situation de Son monde ; Sa Shekhina « gît dans la poussière ». Ce sentiment d’une divine Présence en chaque souffrance humaine se grava de façon indélébile dans la conscience des Juifs d’Europe orientale. Tous leurs efforts tendaient vers un seul but : « réparer l’univers », le ramener à sa perfection originelle.

C’est là le sens de la vie de l’homme : parfaire l’univers. Il faut retrouver, rassembler et libérer les étincelles de sainteté répandues dans les ténèbres du monde. Telle est la fonction, telle est la raison, de tous les préceptes et de tous les actes rituels. L’homme détient les clefs qui peuvent faire tomber les chaînes du Rédempteur. Mais le Juif, à qui incombe le devoir de libérer le monde, peut détruire aussi bien que construire. Doué d’une puissance gigantesque, il peut atteindre aux sphères les plus élevées ; mais en même temps, il lui faut ne pas oublier que ses pieds sont posés sur le sol, tout près des puissances des ténèbres. L’impulsion mauvaise peut, très facilement, s’emparer de lui, et alors, au lieu de marcher, il est précipité jsqu’aux abîmes.

Chaque péché amène à l’existence une force démoniaque douée de vie, au pouvoir pervers, cherchant à concrétiser la réalité du mal, à nuire, à tromper. Quelle terreur que de vivre en notre monde ! L’atmosphère y est peuplée d’une foule immense de créatures malignes engendrées par les actes mauvais. Et toute cette guerre meurtrière, tous ces dangers, tous ces ennemis, c’est l’homme lui-même qui les a créés !

Jamais dans l’histoire juive, le sentiment du pouvoir du mal n’avait été aussi pénétrant, aussi obsédant qu’aux dix-septième et dix-huitième siècles en Europe. Mais les Juifs restaient fortement persuadés qu’en fin de compte l’homme l’emportera sur les puissances du mal ; aussi mobilisèrent-ils toute leur force pour tenter de vaincre en eux-mêmes, dans leur propre cœur, le redoutable adversaire, l’appel du monde brut de la matière. Ils jeunaient le lundi et le jeudi et s’imposaient de cruelles mortifications afin de se purifier. Ils croyaient que l’impulsion mauvaise est sans cesse à la poursuite de chaque homme, prête à le terrasser au moindre faux pas. Cet état d’esprit les plongeait à la fois dans l’extase et dans la tristesse : ils éprouvaient la beauté infinie du ciel, les saints mystères du sacré, mais aussi la ténébreuse menace de ce monde. L’homme est si indigne, si proche de l’ignominie, et les cieux sont si élevés, si lointains - que peut-on, que doit-on faire pour ne pas tomber dans l’abîme ?

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C’est alors que vint Rabbi Israël Baal Shem. En plein cœur du dix-huitième siècle, il fit descendre les cieux sur la terre. Avec ses disciples, les Hassidim, il bannit de l’âme la mélancolie et révéla la joie ineffable d’être juif. Hachem n’est pas seulement le créateur des cieux et de la terre, il est aussi Celui qui « a créé le plaisir et la joie ». Voici comment s’exprime un des grands penseurs hassidiques : « Quand nous parlons de la joie nécessaire, nous ne pensons pas seulement à la joie qu’on éprouve à accomplir les commandements, car seules les âmes remarquables ont la faculté d’éprouver spontanément une telle joie ; et l’on ne peut demander à tous les Juifs d’être remarquables. Ce que nous pensons, c’est : être libéré de la tristesse. Un Juif qui ne se réjouit pas du fait d’être juif est ingrat envers le ciel ; il prouve par là qu’il n’a pas réussi à saisir ce qui signifie « être né juif ». Même les réjouissances courantes ont leur véritable racine dans la sainteté. Le feu du mal est plus efficacement combattu par les flammes de l’extase que par le jeûne et les mortifications.

Le judaïsme en fut comme ressuscité. Les versets de la Torah, les préceptes rituels, les coutumes, prirent soudain le parfum du grain nouveau. On ajouta une nouvelle interdiction : « Défense d’être vieux ! ». Le Baal Shem nous rajeunit de mille ans. Les Juifs tombèrent amoureux de l’Éternel et éprouvèrent « un tel désir de Hachem qu’on ne pouvait le supporter ».

Ils commencèrent à se laisser envahir par la douceur infinie qui vient de l’accomplissement du précepte d’hospitalité ou du précepte du tallith et des tephillin [1]. Que peut faire un Juif de sa vie sinon apprendre à ressentir le goût du ciel ? Celui qui n’éprouve pas ce goût de Paradis qu’apporte l’accomplissement d’un précepte, en ce monde, ne sera pas capable d’éprouver le goût du Paradis dans le monde à venir. Et ainsi les Juifs commencèrent à ressentir, dans une mélodie sacrée, la vie éternelle et à accueillir le Chabbat comme un éclatant avant-goût de la vie à venir. Et ainsi les Juifs commencèrent à ressentir, dans une mélodie sacrée, la vite éternelle et à accueillir le Chabbat comme un éclatant avant-goût de la vie à venir.

Grande agitation à Strelisk ! Les Hassidim dansaient dans les rues. Rabbi Mendel, le rebbe de Kossov, était venu passer une journée avec son beau-frère, le rebbe de Strelisk, Rabbi Uri, surnommé le Séraphin, le brûlant, à cause de son âme ardente et de sa perpétuelle ferveur. Nul n’ignorait que pour ces deux tzsaddikim, ces deux hommes justes et sains, les portes du ciel étaient ouvertes. Le rebbe de Kossov détenait la clef qui ouvrait le céleste Trésor d’Abondance ; celui qui avait reçu sa bénédiction n’avait plus à se préoccuper de gagner sa vie. Et le Séraphin détenait la clef qui ouvrait le céleste Trésor de Sainteté. Les Hassidim disciples du rebbe de Kossov étaient donc tous gens cossus, certains même forts riches, tandis que les Hassidim du Séraphin étaient des hommes vraiment saints, mais forts pauvres. Mais qu’ils étaient heureux, les disciples du Séraphin ! Ils étaient tout frémissants de vivre auprès d’un tel Maître, et ils connaissaient toutes les joies et toutes les extases de la prière et du service de Hachem. Trois fois par jour, se livrait la grande guerre de la prière, et ils s’y jetaient avec un courage indomptable comme pour donner l’assaut aux secrètes forteresses du ciel. Et quand la bataille avait pris fin, ils se retrouvaient épuisés, et tout étonnés d’avoir miraculeusement survécus.

Le rebbe de Kossox, hôte distingué, était quelque peu choqué à la vue de l’extrême misère où vivaient les Hassidim du Séraphin. Évidemment, il avait entendu parler de leur pauvreté, mais ce qu’il voyait maintenant, — ces corps amaigris, ces haillons, — dépassait ce qu’il avait pu imaginer. Entrant en grande colère, il se tourne vers son beau-frère : — « Pourquoi permets-tu cela ? » — « Crois-moi, répondit l’autre comme pour s’excuser, je n’y suis pour rien. Ils n’ont vraiment aucun besoin. »

La réponse ne parut pas satisfaisante au rebbe de Kossov. Tard dans la soirée, quand eut pris fin la grande réception organisée en l’honneur de l’hôte, quand cessèrent les danses et les chants, il convoqua tous les Hassidim du Séraphin.

— « Quel est, dites-moi, votre plus cher désir ? Les Hassidim étaient embarrassés. Leur plus cher désir, bien sûr, était d’atteindre la parfaite sainteté : devenir capable de dire, ne fût-ce qu’une seule prière, dans le même esprit que leur rebbe ! Mais qui oserait jamais rêver une aussi audacieuse ambition ? Le rebbe de Kossov devient plus précis :

— « Et vos moyens d’existence ? » Ce fut une surprise. Bien sûr, admirent-ils, ce serait une bonne chose que de ne pas manquer toujours de tout. Ils pensèrent à leurs femmes, aux dots pour leurs filles qui grandissent déjà. Et le rebbe de Kossov reprend la parole : — « Écoutez-moi ! demain, ce que vous demanderez dans vos prières du matin, sera accompli. »

Ce fut une nuit bien agitée. Ils passèrent des heures sans trouver le repos, se répétant inlassablement qu’ils devaient demander de quoi vivre ; ils s’enfonçaient cette idée dans la tête. Pourvu qu’ils n’oublient pas ! C’était une occasion qui ne se présenterait jamais plus.

Tôt le matin suivant, quand le Séraphin apparut dans la synagogue, rugissant comme un lion « Adom olam » — « Seigneur d’éternité », les Hassidim rallièrent la tumultueuse bataille. Il s’en fallut de peu que leurs chants déchirent le monde en deux, et ils faillirent perdre leur âme sur le chemin du ciel ; bref, ils oublièrent totalement la leçon qu’ils s’étaient si bien répétée durant toute la nuit…

Après l’office, se remettant peu à peu de leur épuisement, ils revinrent à la réalité avec consternation : — « Oy ! oy ! Oublié, complètement oublié ! »

Les Hassidim conquirent une si grande force intérieure qu’ils cessèrent de redouter la chair. Ne lui imposez pas de souffrance, ne la tourmentez pas — il faut avoir pitié de la chair. « Ne te détourne pas de ta chair », disait le prophète Isaïe (LVIII, 7). On peut servir Hachem même avec son corps, même avec l’instinct du mal ; il faut seulement savoir distinguer l’or des scories. Notre monde n’acquiert quelque parfum que lorsqu’il s’y mêle un peu de l’autre monde. Sans la noblesse, la chair n’est que ténèbres. Les Hassidim ont toujours affirmé que les joies de ce monde ne sont pas les plus hautes qu’on puisse atteindre, et ils attisaient en eux-mêmes la passion du monde à venir.

Au cours de sa vie sur terre, l’homme peut goûter à la fois ce monde-ci et le monde à venir, mais il faut prendre garde à ne pas confondre les joies du monde et les joies suprêmes, la terre et le ciel.

On relate l’histoire d’un melammed, d’un instituteur qui partit à pied faire un pèlerinage auprès de son rebbe qui vivait dans une ville lointaine. C’était l’hiver. La route était mauvaise, et le temps sinistre. Or, l’homme le plus riche de la ville passait par là dans une calèche somptueuse tirée par quatre cheveux, sans compter deux chevaux de réserve à l’arrière. Voyant le melammed se traîner péniblement avec son baluchon, il donna l’ordre à son cocher d’arrêter et demanda : — « Où t’en vas-tu comme cela ? » L’autre lui dit. « Eh bien, poursuit le riche, monte avec moi et je te conduirai là-bas. » — « Pourquoi pas ? » s’écrie l’instituteur, et le voilà dans le carrosse. Le voyage fut merveilleux ; les chaudes couvertures de laine faisaient oublier l’hiver ; son hôte lui offrait tantôt un verre d’eau-de-vie, tantôt un morceau de gâteau, puis une cuisse d’oie rôtie, puis un autre petit verre. Bref, notre homme était comme un coq en pâte. Se tournant vers l’homme riche, il lui demanda tout à coup : « Dis-moi maintenant, je te prie, quels sont tes plaisirs terrestres ? » L’autre le regarda, tout ébahi — « Mais ne vois-tu donc pas ? Cette voiture, ces chevaux, cette délicate nourriture dont même les voyages ne me privent pas ; voudrais-tu me faire croire qu’à tes yeux ce ne sont pas des plaisirs suffisants ? »
— « Non, dit le melammed ironiquement, ce sont là tes plaisirs célestes, les plus hauts de tes plaisirs ; mais, dis-moi, quels sont donc tes plaisirs terrestres ? »

La perception du spirituel, l’expérience du merveilleux devinrent le bien commun. Il arrivait souvent que les hommes les plus ordinaires ressentissent ce que les savants bien souvent n’avaient pu éprouver. Et, en vérité, le soupir d’un cœur contrit, un renoncement insignifiant, un petit sacrifice ne l’emportent-ils pas sur les mérites d’un homme gavé d’érudition et d’orgueil ?

Pour beaucoup de gens, l’enseignement était devenu une sorte d’idole qui avait déprécié les qualités du cœur. Les excès du pilpoul [2] avaient trop souvent desséché les sources de l’âme, et n’étaient plus l’objet que d’une prétentieuse gymnastique cérébrale. Et aux yeux du Hassid, une telle complaisance envers soi est une maladie plus grave que le péché. Ouvrant un volume du Talmud, il soupirait : Seigneur, Maître du Monde, peut-être suis-je l’un de ceux dont il est écrit : de quel droit proclames-tu Mes Lois ? (Psaumes, L, 16). »


[1Cubes de cuir contenant des textes de la Torah écrits sur parchemin. En exécution du précepte donné par Devarim XI, 18, les tephillin sont attachés sur le bras gauche et sur le front pendant l’office du matin, en signe de l’Alliance établie entre Hachem et Israël

[2Discussion théologique sur des points apparemment contradictoires de la doctrine talmudique.


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Des Poézies qui repartent dans le bon sens

Dimanche 16 juin 2024

Nous voici arrivés au mois de juin et je m’apprête à prendre mes quartiers d’été dans un lieu calme où j’espère ne pas retrouver une forme olympique. Sans doute ne serai-je pas le seul à me retrouver à contresens ; si vous deviez vous sentir dans un état d’esprit similaire, je vous invite à lire les poézies de ce début d’année 2024.

Bien à vous,
Paul Jeanzé