Le noyé

mardi 1er avril 2014
par  Paul Jeanzé

Il est des endroits que l’on qualifie de paradisiaques sur notre petite planète. Pour les uns, il s’agira d’un lieu loin des guerres, de la haine, de la misère et des crève‑la‑faim. Pour les autres, il s’agira simplement d’un site où plages de sable fin et soleil radieux se partagent le monopole de vacances idéales, et mon jeune âge ne me permettait pas encore de mesurer combien il pouvait être injuste que je fusse né parmi les autres. Ce que j’ignorais également, c’est que le paradis pouvait être terre de contrastes.

Au bout d’une longue anse calme et étroite dans laquelle je plongeais innocemment pour en admirer les reflets lumineux, la Porte d’Enfer accueillait une mer démontée qui venait se fracasser contre des falaises à la hauteur impressionnante. Alors que je parcourais de long en large la partie la plus proche de la plage, à des profondeurs telles que l’on pouvait poser la paume des mains au fond de l’eau tout en gardant la tête en dehors de celle-ci, un attroupement de touristes et de locaux se forma sur la rive droite, à hauteur de la Porte. Je décidais de m’approcher, escaladant quelques rochers qui m’amenèrent rapidement à l’aplomb de l’Enfer. En contrebas, ballotté par les vagues, un homme, gilet de sauvetage autour du cou, oscillait entre terre et mer. Le flux et le reflux de la marée montante, dans un mouvement de balancier implacable, ramenait inexorablement le malheureux vers le bouillonnement blanchâtre et mousseux provoqué par la rencontre frontale entre la terre et l’océan. Il tentait quelques gestes des bras. Juste quelques gestes. Comme s’il ne se rendait pas compte de sa destination, ou au contraire comme s’il savait déjà sa destinée scellée. Il ne tentait pas, rageusement, dans un ultime combat contre les éléments, de s’éloigner d’une mort certaine. Au moment où la vague déferla avec lui dans le bouillonnement blanc, je fermai les yeux. L’instant d’après, je regardai de nouveau l’océan qui continuait de balancer inlassablement son manteau blanc contre la roche brune et mouillée. Il n’était pas à envier, le petit estivant, sur la plage en rêvant. Il avait vu passer la mort. La mort ne prend jamais de vacances.


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