De la disparition des vieux

samedi 25 novembre 2023
par  Paul Jeanzé
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« Heureuse la génération dont les jeunes sont attentifs aux paroles des vieux » écrivait le psalmiste il y a fort longtemps. Mais ne lisons pas cette sentence trop rapidement afin d’éviter de porter un jugement trop sévère envers tous ces jeunes écervelés qui n’écoutant qu’eux-mêmes, ne n’auraient aucune considération pour les paroles des anciens ; car si nous devions déplorer que le dialogue fût rompu entre jeunes et vieux, la responsabilité n’en incomberait-elle pas au vieux lui‑même ?

Il ne suffit pas au vieux d’avoir survécu aux aléas de la vie, encore faut-il qu’il ait acquis au fil des années la sagesse nécessaire qui saura retenir l’attention des plus jeunes. Il lui faudra également posséder dans son bagage, même s’il est parfois lourd à porter, quelque chose à transmettre : un héritage auquel la nouvelle génération pourra dans un premier temps s’identifier, avant de se l’approprier pour enfin le faire fructifier. Selon les cas, il pourra s’agir d’une vieille maison de campagne qui reste dans la famille depuis plusieurs générations ; d’un savoir-faire artisanal qui s’épanouira dans les mains de celui qui l’a patiemment acquis. Combien de temps aura-t-il fallu à ce boulanger pour reproduire le même pain que ses ancêtres ? Combien de pétrissages auront été nécessaire avant qu’une délicieuse odeur vienne à la rencontre des clients qui rentrent dans la boulangerie accompagnés des premier rayons du soleil ? Pour d’autres encore, il s’agira d’un « simple livre », un livre rempli de Sagesse qui contiendra des histoires où le mythe et la réalité se confondent, et à partir duquel se déploient des enseignements qui survivent au temps qui passe, des enseignements tels que « Heureuse la génération dont les jeunes sont attentifs aux paroles des vieux ». Que de richesses dans tout cela. Et puisqu’il est question de richesses, prenons garde au sournois patrimoine financier, tant il a tendance à déchirer les héritiers censés en bénéficier. Combien de drames, de procès et de ruptures ont eu pour cause un malheureux héritage de quatre sous. L’argent appauvrit ; trop souvent on l’oublie. Mais délaissons la matérialité des choses pour revenir à une autre richesse, ou plutôt à la seule richesse dont doit se contenter le modeste littérateur : je parle de ses ouvrages, même s’il était certainement inutile de le préciser.

Pour le littérateur donc, ses livres constituent la principale richesse qu’il puisse transmettre. Et tout de suite cette lancinante et inquiétante question : ses écrits pourront-elles survivre au temps qui passe, et notamment à cette langue française qui évolue si rapidement ces derniers temps ? D’ici une centaine d’années, ceux qui auront sous les yeux ce que nous leur avons légué sauront‑ils encore lire et surtout comprendre le vieux français du vingt-et-unième siècle, comme il nous encore possible de le faire aujourd’hui avec le texte de François Villon tel que le rapporte le poète Paul Éluard en 1960 dans sa « poésie du passé » ?

Frères humains qui après nous vivez,
N’ayez les cuers contre nous endurcis,
Car, se pitié de nous povres avez,
Dieu en aura plus tost de vous mercis.

Oui, frères humains qui après nous vivrez, il est à souhaiter que vous nous compreniez ; et surtout que vous nous pardonniez de vous avoir laissé un monde où il reste tant à construire, voire à reconstruire. La base pourtant, semblait solide ; mais l’homme a hélas de telles facilités pour détruire que souvent il en oublie de construire. C’est tellement plus simple de détruire… tandis que de construire… N’est-ce pas Albert Camus qui écrivait dans ses carnets, alors que la critique le faisait tant souffrir : « Trois ans pour faire un livre, cinq lignes pour le ridiculiser ».

À l’heure où j’écris ces quelques réflexions, il semblerait que je sois entre deux âges. Je ne serais pas encore vieux, mais plus vraiment jeune non plus. D’une certaine façon, j’aurais autant à transmettre qu’à recevoir. C’est ainsi que j’ai lu hier un court texte intitulé « La disparition des vieux [1] » dans lequel j’ai revu Nice et sa douceur de la vie si chère à Jules Romain. Enfin… peut‑être pas si douce que cela car il semblerait qu’en ce lieu, on n’y faisait plus vraiment de vieux os puisqu’il n’y en avait plus un seul (de vieux) ! Au début, cela m’a quelque peu amusé, car la ville de Nice sans les vieux, c’est un peu comme… et puis très rapidement, j’ai perdu l’envie de faire de l’ironie ; cela m’a troublé, inquiété même.

Alors, pour me rassurer, je me suis rapproché du seul vieux qui restait dans le quartier (je l’ai retrouvé quelque part dans le vieux Nice, cela va sans dire). Il était assis là, tout seul, sur un petit muret et lisait à haute voix un poème de Ronsard. Oui, encore un vieux poème ; un très vieux poème qui n’a pourtant pas pris une ride après cinq siècles passés sur les routes et dans les poches percées des troubadours et autres poètes. Le vieux m’a regardé puis m’a souri ; je me suis rapproché doucement. Gagné par la sérénité, je me suis assis à ses côtés et je l’ai écouté. Mes yeux se sont fermés. Je ne faisais plus attention aux passants pressés qui allaient et venaient autour de nous deux. J’étais apaisé, je n’avais plus peur, car je venais de comprendre qu’il y aurait toujours un vieux qui m’attendrait quelque part. Et le jour où je ne verrai plus un seul vieux autour de moi, car ce jour arrivera, tôt ou tard, alors ce jour là… ce jour là je saurai qu’il était temps que je m’assoie sur un petit muret afin de déclamer un poème, du côté de Nice où ailleurs. Un jour, moi aussi, je serai vieux.

Paul Jeanzé
24 novembre 2023




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