VI

mardi 31 octobre 2023
par  Paul Jeanzé
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Dix heures du matin. Pas un souffle d’air. C’était le mois de juillet le plus chaud qu’on eût connu. Dans l’étroite rue de Jérusalem, une centaine de citoyens de la section faisaient la queue à la porte du boulanger, sous la surveillance de quatre gardes nationaux qui, l’arme au repos, fumaient leur pipe.
La Convention nationale avait décrété le maximum : aussitôt grains, farine avaient disparu. Comme les Israélites au désert, les Parisiens se levaient avant le jour s’ils voulaient manger. Tous ces gens, serrés les uns contre les autres, hommes, femmes, enfants, sous un ciel de plomb fondu, qui chauffait les pourritures des ruisseaux et exaltait les odeurs de sueur et de crasse, se bousculaient, s’interpellaient, se regardaient avec tous les sentiments que les êtres humains peuvent éprouver les uns pour les autres, antipathie, dégoût, intérêt, désir, indifférence. On avait appris, par une expérience douloureuse, qu’il n’y avait pas de pain pour tout le monde ; aussi les derniers venus cherchaient-ils à se glisser en avant ; ceux qui perdaient du terrain se plaignaient et s’irritaient et invoquaient vainement leur droit méprisé. Les femmes jouaient avec rage des coudes et des reins pour conserver leur place ou en gagner une meilleure. Si la presse devenait plus étouffante, des gris s’élevaient : « Ne poussez pas ! » Et chacun protestait, se disant poussé soi-même.
Pour éviter ces désordres quotidiens, les commissaires délégués par la section avaient imaginé d’attacher à la porte du boulanger une corde que chacun tenait à son rang ; mais les mains trop rapprochées se rencontraient sur la corde et entraient en lutte. Celui qui la quittait ne parvenait point à la reprendre. Les mécontents ou les plaisants la coupaient, et il avait fallu y renoncer.
Dans cette queue, on suffoquait, on croyait mourir, on faisait des plaisanteries, on lançait des propos grivois, on jetait des invectives aux aristocrates et aux fédéralistes, auteurs de tout le mal. Quand un chien passait, des plaisants l’appelaient Pitt. Parfois retentissait un large soufflet, appliqué par la main d’une citoyenne sur la joue d’un insolent, tandis que, pressée par son voisin, une jeune servante, les yeux mi-clos et la bouche entrouverte, soupirait mollement. À toute parole, à tout geste, à toute attitude propre à mettre en éveil l’humeur grivoise des aimables Français, un groupe de jeunes libertins entonnait le Ça ira, malgré les protestations d’un vieux jacobin, indigné que l’on compromît en de sales équivoques un refrain qui exprimait la foi républicaine dans un avenir de justice et de bonheur.
Son échelle sous le bras, un afficheur vint coller sur un mur, en face de la boulangerie, un avis de la Commune rationnant la viande de boucherie. Des passants s’arrêtaient pour lire la feuille encore toute gluante. Une marchande de choux, qui cheminait sa hotte sur le dos, se mit à dire de sa grosse voix cassée :
– Ils sont partis, les beaux bœufs ! ratissons-nous les boyaux.
Tout à coup une telle bouffée de puanteur ardente monta d’un égout, que plusieurs furent pris de nausées ; une femme se trouva mal et fut remise évanouie à deux gardes nationaux qui la portèrent à quelques pas de là, sous une pompe. On se bouchait le nez ; une rumeur grondait ; des paroles s’échangeaient, pleines d’angoisse et d’épouvante. On se demandait si c’était quelque animal enterré là, ou bien un poison mis par malveillance, ou plutôt un massacré de Septembre, noble ou prêtre, oublié dans une cave du voisinage.
– On en a donc mis là ?
– On en a mis partout !
– Ce doit être un de ceux du Châtelet. Le 2, j’en ai vu trois cents en tas sur le Pont au Change.
Les parisiens craignaient la vengeance de ces ci-devant qui, morts, les empoisonnaient.
Évariste Gamelin vint prendre la queue : il avait voulu éviter à sa vieille mère les fatigues d’une longue station. Son voisin, le citoyen Brotteaux, raccompagnait, calme, souriant, son Lucrèce dans la poche béante de sa redingote puce.
Le bon vieillard vanta cette scène comme une bambochade digne du pinceau d’un moderne Téniers.
– Ces portefaix et ces commères, dit-il, sont plus plaisants que les Grecs et les Romains si chers aujourd’hui à nos peintres. Pour moi, j’ai toujours goûté la manière flamande.
Ce qu’il ne rappelait point, par sagesse et bon goût, c’est qu’il avait possédé une galerie de tableaux hollandais que le seul cabinet de M. de Choiseul égalait pour le nombre et le choix des peintures.
– Il n’y a de beau que l’antique, répondit le peintre, et ce qui en est inspiré : mais je vous accorde que les bambochades de Téniers, de Steen ou d’Ostade valent mieux que les fanfreluches de Watteau, de Boucher ou de Van Loo : l’humanité y est enlaidie, mais non point avilie comme par un Baudouin ou un Fragonard.
Un aboyeur passa, criant :
– Le Bulletin du Tribunal révolutionnaire !… la liste des condamnés !
– Ce n’est point assez d’un tribunal révolutionnaire, dit Gamelin. Il en faut un dans chaque ville… Que dis-je ? dans chaque commune, dans chaque canton. Il faut que tous les pères de famille, que tous les citoyens s’érigent en juges. Quand la nation se trouve sous le canon des ennemis et sous le poignard des traîtres, l’indulgence est parricide. Quoi ! Lyon, Marseille, Bordeaux insurgées, la Corse révoltée, la Vendée en feu, Mayence et Valenciennes tombées au pouvoir de la coalition, la trahison dans les campagnes, dans les villes, dans les camps, la trahison siégeant sur les bancs de la Convention nationale, la trahison assise, une carte à la main, dans les conseils de guerre de nos généraux !… Que la guillotine sauve la patrie !
– Je n’ai pas d’objection essentielle à faire contre la guillotine, répliqua le vieux Brotteaux. La nature, ma seule maîtresse et ma seule institutrice, ne m’avertit en effet d’aucune manière que la vie d’un homme ait quelque prix ; elle enseigne au contraire, de toutes sortes de manières, qu’elle n’en a aucun. L’unique fin des êtres semble de devenir la pâture d’autres êtres destinés à la même fin. Le meurtre est de droit naturel : en conséquence la peine de mort est légitime, à la condition qu’on ne l’exerce ni par vertu ni par justice, mais par nécessité ou pour en tirer quelque profit. Cependant il faut que j’aie des instincts pervers, car je répugne avoir couler le sang, et c’est une dépravation que toute ma philosophie n’est pas encore parvenue à corriger.
– Les républicains, reprit Évariste, sont humains et sensibles. Il n’y a que les despotes qui soutiennent que la peine de mort est un attribut nécessaire de l’autorité. Le peuple souverain l’abolira un jour. Robespierre l’a combattue, et avec lui tous les patriotes ; la loi qui la supprime ne saurait être trop tôt promulguée. Mais elle ne devra être appliquée que lorsque le dernier ennemi de la République aura péri sous le glaive de la loi.
Gamelin et Brotteaux avaient maintenant derrière eux des retardataires, et parmi ceux-là plusieurs femmes de la section ; entre autres une belle grande tricoteuse, en fanchon et en sabots, portant un sabre en bandoulière, une jolie fille blonde, ébouriffée, dont le fichu était très chiffonné, et une jeune mère qui, maigre et pâle, donnait le sein à un enfant malingre.
L’enfant, qui ne trouvait plus de lait, criait, mais ses gris étaient faibles et les sanglots l’étouffaient. Pitoyablement petit, le teint blême et brouillé, les yeux enflammés, sa mère le contemplait avec une sollicitude douloureuse.
– Il est bien jeune, dit Gamelin en se retournant vers le malheureux nourrisson, qui gémissait contre son dos, dans la presse étouffante des derniers arrivés.
– Il a six mois, le pauvre amour !… Son père est à l’armée : il est de ceux qui ont repoussé les Autrichiens à Condé. Il se nomme Dumonteil (Michel), commis drapier de son état. Il s’est enrôlé, dans un théâtre qu’on avait dressé devant l’hôtel de ville. Le pauvre ami voulait défendre sa patrie et voir du pays… Il m’écrit de prendre patience. Mais comment voulez-vous que je nourrisse Paul… (c’est Paul qu’il se nomme)… puisque je ne peux pas me nourrir moi-même ?
– Ah ! s’écria la jolie fille blonde, nous en avons encore pour une heure, et il faudra, ce soir, recommencer la même cérémonie à la porte de l’épicière. On risque la mort pour avoir trois œufs et un quarteron de beurre.
– Du beurre, soupira la citoyenne Dumonteil, voilà trois mois que je n’en ai vu !
Et le chœur des femmes se lamenta sur la rareté et la cherté des vivres, jeta des malédictions aux émigrés et voua à la guillotine les commissaires de sections qui donnaient à des femmes dévergondées, au prix de honteuses faveurs, des poulardes et des pains de quatre livres. On sema des histoires alarmantes de bœufs noyés dans la Seine, de sacs de farine vidés dans les égouts, de pains jetés dans les latrines… C’étaient les affameurs royalistes, rolandins, brissotins, qui poursuivaient l’extermination du peuple de Paris.
Tout à coup la jolie fille blonde, au fichu chiffonné, poussa des gris comme si elle avait le feu à ses jupes, qu’elle secouait violemment et dont elle retournait les poches, proclamant qu’on lui avait volé sa bourse.
Au bruit de ce larcin, une grande indignation souleva ce menu peuple, qui avait pillé les hôtels du faubourg Saint-Germain et envahi les Tuileries sans rien emporter, artisans et ménagères, qui eussent de bon cœur brûlé le château de Versailles, mais se fussent crus déshonorés s’ils y avaient dérobé une épingle. Les jeunes libertins risquèrent sur la mésaventure de la belle enfant quelques méchantes plaisanteries, aussitôt étouffées sous la rumeur publique. On parlait déjà de pendre le voleur à la lanterne. On entamait une enquête tumultueuse et partiale. La grande tricoteuse, montrant du doigt un vieillard soupçonné d’être un moine défroqué, jurait que c’était « le capucin » qui avait fait le coup. La foule, aussitôt persuadée, poussa des gris de mort.
Le vieillard si vivement dénoncé à la vindicte publique se tenait fort modestement devant le citoyen Brotteaux. Il avait toute l’apparence, à vrai dire, d’un ci-devant religieux. Son air était assez vénérable, bien qu’altéré par le trouble que causaient à ce pauvre homme les violences de la foule et le souvenir encore vif des journées de Septembre. La crainte qui se peignait sur son visage le rendait suspect au populaire, qui croit volontiers que seuls les coupables ont peur de ses jugements, comme si la précipitation inconsidérée avec laquelle il les rend ne devait pas effrayer jusqu’aux plus innocents.
Brotteaux s’était donné pour loi de ne jamais contrarier le sentiment populaire, surtout quand il se montrait absurde et féroce, « parce qu’alors, disait-il, la voix du peuple était la voix de Dieu ». Mais Brotteaux était inconséquent : il déclara que cet homme, qu’il fût capucin ou ne le fût point, n’avait pu dérober la citoyenne, dont il ne s’était pas approché un seul moment.
La foule conclut que celui qui défendait le voleur était son complice, et l’on parlait maintenant de traiter avec rigueur les deux malfaiteurs, et, quand Gamelin se porta garant de Brotteaux, les plus sages parlèrent de l’envoyer avec les deux autres à la section.
Mais la jolie fille s’écria tout à coup joyeusement qu’elle avait retrouvé sa bourse. Aussitôt elle fut couverte de huées et menacée d’être fessée publiquement, comme une nonne.
– Monsieur, dit le religieux à Brotteaux, je vous remercie d’avoir pris ma défense. Mon nom importe peu, mais je vous dois de vous le dire : je me nomme Louis de Longuemare. Je suis un régulier, en effet ; mais non pas un capucin, comme l’ont dit ces femmes. Il s’en faut de tout : je suis clerc régulier de l’ordre des Barnabites, qui donna des docteurs et des saints en foule à l’Église. Ce n’est point assez d’en faire remonter l’origine à saint Charles Borromée : on doit considérer comme son véritable fondateur l’apôtre saint Paul, dont il porte le monogramme dans ses armoiries. J’ai dû quitter mon couvent devenu le siège de la section du Pont-Neuf et porter un habit séculier.
– Mon Père, dit Brotteaux, en examinant la souquenille de M. de Longuemare, votre habit témoigne suffisamment que vous n’avez pas renié votre état : à le voir, on croirait que vous avez réformé votre ordre plutôt que vous ne l’avez quitté. Et vous vous exposez bénévolement, sous ces dehors austères, aux injures d’une populace impie.
– Je ne puis pourtant pas, répondit le religieux, porter un habit bleu, comme un danseur !
– Mon Père, ce que je dis de votre habit est pour rendre hommage à votre caractère et vous mettre en garde contre les dangers que vous courez.
– Monsieur, il conviendrait, tout au contraire, de m’encourager à confesser ma foi. Car je ne suis que trop enclin à craindre le péril. J’ai quitté mon habit, monsieur, ce qui est une manière d’apostasie ; j’aurais voulu du moins ne pas quitter la maison où Dieu m’accorda durant tant d’années la grâce d’une vie paisible et cachée. J’obtins d’y demeurer ; et j’y gardai ma cellule, tandis qu’on transformait l’église et le cloître en une sorte de petit hôtel de ville qu’ils nommaient la section. Je vis, monsieur, je vis marteler les emblèmes de la sainte vérité ; je vis le nom de l’apôtre Paul remplacé par un bonnet de forçat. Parfois même j’assistai aux conciliabules de la section, et j’y entendis exprimer d’étonnantes erreurs. Enfin je quittai cette demeure profanée et j’allai vivre de la pension de cent pistoles que me fait l’Assemblée dans une écurie dont on a réquisitionné les chevaux pour le service des armées. Là je dis la messe devant quelques fidèles, qui y viennent attester l’éternité de l’Église de Jésus-Christ.
– Moi, mon Père, répondit l’autre, si vous voulez le savoir, je me nomme Brotteaux et fus jadis publicain.
– Monsieur, répliqua le Père Longuemare, je savais, par l’exemple de saint Matthieu, qu’on peut attendre une bonne parole d’un publicain.
– Mon Père, vous êtes trop honnête.
– Citoyen Brotteaux, dit Gamelin, admirez ce bon peuple plus affamé de justice que de pain ; chacun ici était prêt à quitter sa place pour châtier le voleur. Ces hommes, ces femmes si pauvres, soumis à tant de privations, sont d’une probité sévère, et ne peuvent tolérer un acte malhonnête.
– Il faut convenir, répondit Brotteaux, que, dans leur grande envie de pendre le larron, ces gens-ci eussent fait un mauvais parti à ce bon religieux, à son défenseur et au défenseur de son défenseur. Leur avarice même et l’amour égoïste qu’ils portent à leur bien les y poussaient : le larron, en s’attaquant à l’un deux, les menaçait tous ; ils se préservaient en le punissant… Au reste, il est probable que la plupart de ces manouvriers et de ces ménagères sont probes et respectueux du bien d’autrui. Ces sentiments leur ont été inculqués dès l’enfance par leurs père et mère qui les ont suffisamment fessés, et leur ont fait entrer les vertus par le cul.
Gamelin ne cacha pas au vieux Brotteaux qu’un tel langage lui semblait indigne d’un philosophe.
– La vertu, dit-il, est naturelle à l’homme : Dieu en a déposé le germe dans le cœur des mortels.
Le vieux Brotteaux était athée et tirait de son athéisme une source abondante de délices.
– Je vois, citoyen Gamelin, que, révolutionnaire pour ce qui est de la terre, vous êtes, quant au ciel, conservateur et même réacteur. Robespierre et Marat le sont autant que vous. Et je trouve singulier que les Français, qui ne souffrent plus de roi mortel, s’obstinent à en garder un immortel, beaucoup plus tyrannique et féroce. Car qu’est-ce que la Bastille et même la chambre ardente, auprès de l’enfer ? L’humanité copie ses dieux sur ses tyrans, et vous, qui rejetez l’original, vous gardez la copie !
– Oh ! citoyen ! s’écria Gamelin, n’avez-vous pas honte de tenir ce langage ? et pouvez-vous confondre les sombres divinités conçues par l’ignorance et la peur avec l’Auteur de la nature ? La croyance en un Dieu bon est nécessaire à la morale. L’Être suprême est la source de toutes les vertus, et l’on n’est pas républicain si l’on ne croit en Dieu. Robespierre le savait bien, qui fit enlever de la salle des Jacobins ce buste du philosophe Helvétius, coupable d’avoir disposé les Français à la servitude en leur enseignant l’athéisme… J’espère, du moins, citoyen Brotteaux, que, lorsque la République aura institué le culte de la Raison, vous ne refuserez pas votre adhésion à une religion si sage.
– J’ai l’amour de la raison, je n’en ai pas le fanatisme, répondit Brotteaux. La raison nous guide et nous éclaire ; quand vous en aurez fait une divinité, elle vous aveuglera et vous persuadera des crimes.
Et Brotteaux continua de raisonner, les pieds dans le ruisseau, ainsi qu’il le faisait naguère dans un de ces fauteuils dorés du baron d’Holbach, qui, selon son expression, servaient de fondement à la philosophie naturelle :
– Jean-Jacques Rousseau, dit-il, qui montra quelques talents, surtout en musique, était un jean-fesse qui prétendait tirer sa morale de la nature et qui la tirait en réalité des principes de Calvin. La nature nous enseigne à nous entre-dévorer et elle nous donne l’exemple de tous les crimes et de tous les vices que l’état social corrige ou dissimule. On doit aimer la vertu ; mais il est bon de savoir que c’est un simple expédient imaginé par les hommes pour vivre commodément ensemble. Ce que nous appelons la morale n’est qu’une entreprise désespérée de nos semblables contre l’ordre universel, qui est la lutte, le carnage et l’aveugle jeu de forces contraires. Elle se détruit elle-même, et, plus j’y pense, plus je me persuade que l’univers est enragé. Les théologiens et les philosophes, qui font de Dieu l’auteur de la nature et l’architecte de l’univers, nous le font paraître absurde et méchant. Ils le disent bon parce qu’ils le craignent, mais ils sont forcés de convenir qu’il agit d’une façon atroce. Ils lui prêtent une malignité rare même chez l’homme. Et c’est par là qu’ils le rendent adorable sur la terre. Car notre misérable race ne vouerait pas un culte à des Dieux justes et bienveillants, dont elle n’aurait rien à craindre ; elle ne garderait point de leurs bienfaits une reconnaissance inutile. Sans le purgatoire et l’enfer, le bon Dieu ne serait qu’un pauvre sire.
– Monsieur, dit le Père Longuemare, ne parlez point de la nature : vous ne savez ce que c’est.
– Pardieu, je le sais aussi bien que vous, mon Père !
– Vous ne pouvez pas le savoir, puisque vous n’avez pas de religion et que la religion seule nous enseigne ce qu’est la nature, en quoi elle est bonne et comment elle a été dépravée. Au reste, ne vous attendez pas à ce que je vous réponde : Dieu ne m’a donné, pour réfuter vos erreurs, ni la chaleur du langage ni la force de l’esprit. Je craindrais de ne vous fournir, par mon insuffisance, que des occasions de blasphème et des causes d’endurcissement, et, lorsque je sens un vif désir de vous servir, je ne recueillerais pour tout fruit de mon indiscrète charité que…
Ce propos fut interrompu par une immense clameur qui, partie de la tête de la colonne, avertit la file entière des affamés que la boulangerie ouvrait ses portes. On commença d’avancer mais avec une extrême lenteur. Un garde national de service faisait entrer les acheteurs, un par un. Le boulanger, sa femme et son garçon étaient assistés dans la vente des pains par deux commissaires civils qui, un ruban tricolore au bras gauche, s’assuraient que le consommateur appartenait à la section et qu’on ne lui délivrait que la part proportionnelle aux bouches qu’il avait à nourrir.
Le citoyen Brotteaux faisait de la recherche du plaisir la fin unique de la vie : il estimait que la raison et les sens, seuls juges en l’absence des Dieux, n’en pouvaient concevoir une autre. Or, trouvant dans les propos du peintre un peu trop de fanatisme et dans ceux du religieux un peu trop de simplicité pour y prendre grand plaisir, cet homme sage, afin de conformer sa conduite à sa doctrine dans les conjonctures présentes, et charmer l’attente encore longue, tira de la poche béante de sa redingote puce son Lucrèce, qui demeurait ses plus chères délices et son vrai contentement. La reliure de maroquin rouge était écornée par l’usage et le citoyen Brotteaux en avait prudemment gratté les armoiries, les trois îlots d’or achetés à beaux deniers comptants par le traitant son père. Il ouvrit le livre à l’endroit où le poète philosophe, qui veut guérir les hommes des vains troubles de l’amour, surprend une femme entre les bras de ses servantes dans un état qui offenserait tous les sens d’un amant. Le citoyen Brotteaux lut ces vers, non toutefois sans jeter les yeux sur la nuque dorée de sa jolie voisine ni sans respirer avec volupté la peau moite de cette petite souillon. Le poète Lucrèce n’avait qu’une sagesse ; son disciple Brotteaux en avait plusieurs.
Il lisait, faisant deux pas tous les quarts d’heure. À son oreille, réjouie par les cadences graves et nombreuses de la muse latine, jaillissait en vain la criaillerie des commères sur l’enchérissement du pain, du sucre, du café, de la chandelle et du savon. C’est ainsi qu’il atteignit avec sérénité le seuil de la boulangerie. Derrière lui, Évariste Gamelin voyait au-dessus de sa tête la gerbe dorée sur la grille de fer qui fermait l’imposte.
À son tour, il entra dans la boutique : les paniers, les casiers, étaient vides ; le boulanger lui délivra le seul morceau de pain qui restât et qui ne pesait pas deux livres. Évariste paya, et l’on ferma la grille sur ses talons, de peur que le peuple en tumulte n’envahît la boulangerie. Mais ce n’était pas à craindre : ces pauvres gens, instruits à l’obéissance par leurs antiques oppresseurs et par leurs libérateurs du jour, s’en furent, la tête basse et traînant la jambe.
Gamelin, comme il atteignait le coin de la rue, vit assise sur une borne la citoyenne Dumonteil, son nourrisson dans ses bras. Elle était sans mouvement, sans couleur, sans larmes, sans regard. L’enfant lui suçait le doigt avidement. Gamelin se tint un moment devant elle, timide, incertain. Elle ne semblait pas le voir.
Il balbutia quelques mots, puis tira son couteau de sa poche, un eustache à manche de corne, coupa son pain par le milieu et en mit la moitié sur les genoux de la jeune mère, qui regarda, étonnée ; mais il avait déjà tourné le coin de la rue.
Rentré chez lui, Évariste trouva sa mère assise à la fenêtre, qui reprisait des bas. Il lui mit gaîment son reste de pain dans la main.
– Vous me pardonnerez, ma bonne mère : fatigué d’être si longtemps sur mes jambes, épuisé de chaleur, dans la rue, en rentrant à la maison, bouchée par bouchée, j’ai mangé la moitié de notre ration. Il reste à peine votre part.
Et il fit mine de secouer les miettes sur sa veste.


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Des Poézies qui repartent dans le bon sens

Dimanche 16 juin 2024

Nous voici arrivés au mois de juin et je m’apprête à prendre mes quartiers d’été dans un lieu calme où j’espère ne pas retrouver une forme olympique. Sans doute ne serai-je pas le seul à me retrouver à contresens ; si vous deviez vous sentir dans un état d’esprit similaire, je vous invite à lire les poézies de ce début d’année 2024.

Bien à vous,
Paul Jeanzé