Chapitre VIII

lundi 13 février 2023
par  Paul Jeanzé
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Ce matin-là, ils commençaient à travailler, lorsque Portalis fit signe à quatre gars de sauter dans le canot ; et, à Tabou qui prenait les rames :

—  Au port, commanda-t-il. Contre le Quatre-Vents.

C’était le meilleur voilier du vieux Quintana, arrivé hier, tard dans la soirée, avec un chargement de bois, de cuir, de quincaillerie. Tabou tirait bien à fond sur les rames, heureux de montrer sa force, et on avançait comme au moteur. Le canot accosta, ils grimpèrent sur le Quatre-Vents. Ramon s’y trouvait déjà ; il leur souhaita le bonjour, puis montra à Portalis un papier qui était la feuille de chargement du voilier.

—  Votre matériel y est, dit-il.

Un marin installait un cabestan.

—  Qu’est-ce que vous nous avez apporté ? lui demanda Vigo.

—  De la ferraille.

Les compagnons se penchèrent au-dessus de la cale et aperçurent de grosses bouteilles, longues dans les un mètre cinquante, chacune avec une étiquette rouge et des lettres peintes en blanc. Vigo se redressa, en criant :

—  Les tubes, c’est pour nous, Portalis ? Qu’est-ce qu’il y a dedans ?

—  De l’air !

—  Ah, tu te fiches de nous, grogna Tabou.

Quelquefois, Portalis se plaisait à leur conter des blagues. Justement, on avait commencé à manœuvrer le cabestan, à tirer des tubes du fond de la cale. Ils pesaient, bon Dieu ! fallait deux hommes pour en transporter un. Et vite le canot fut chargé à en couler.

Tandis que Portalis et Ramon discutaient – une conversation que les gars auraient voulu entendre, puisqu’il s’agissait de l’emploi de ce matériel – de l’Andromède au Quatre-Vents ils firent plusieurs voyages, chaque fois avec une pleine charge : tubes, caisse, deux réservoirs. Enfin, tout le monde se retrouva sur le cargo et Portalis, très excité, frappa dans ses mains.

—  Écoutez-moi une minute ! cria-t-il. À dater d’aujourd’hui, les copains, on ne s’esquinte plus pour démantibuler la salle des machines et les chaudières ! Le boulot se fera tout seul… À l’autogène !… Je vous en bouche un coin ? Voilà un temps que je combinais ça, mais le Quintana ne s’est pas laissé convaincre facilement, et il y a eu du retard dans la livraison.

Les compagnons se rappelèrent une promesse qu’il leur avait faite, lors de sa nomination, des phrases mystérieuses qu’il lançait parfois.

—  Qu’est-ce que c’est ton invention ?

—  Elle marche comment ?

—  Autogène, tu dis ?

Ils interrogeaient du regard ces énormes bouteilles de fonte que fermait un bouchon de métal ; des bouteilles qu’ils auraient souhaité moins lourdes… emplies de vin ! Ils ricanaient, glissaient des plaisanteries, tout de même ils brûlaient de curiosité.

—  Pépé, ouvre la caisse, commanda Portalis.

Pépé Anton’ en tira des mètres et des mètres de tuyaux métalliques, puis deux espèces de lances à incendie – un peu comme celle qu’on serre dans une salle de la mairie de Ferreal.

—  C’est pour éteindre le feu ?

—  Le contraire, répliqua avec gravité Portalis. Patience…

Il tenait une lance et tourna successivement trois robinets – qu’il appelait manettes. Ensuite, il examina un compteur dans le genre de ceux qu’on pouvait voir sur des machines de la centrale électrique. Lentement, d’un air perplexe ; sans rien répondre aux nombreuses questions qu’on lui posait. Si bien que les compagnons, las de ces Mystères, en marmonnant reprirent leurs masses. Au moins, avec leurs outils, on savait à quoi s’en tenir, ça demandait deux bras, voilà ! Et Tabou, le premier, tapa sur la ferraille.
Parfois, cependant, ils jetaient un regard vers Portalis. Aidé du pépé Anton’, il se démenait : il remua une bouteille, y ajusta un tuyau, un compteur ; il emplit de carbure et d’eau un réservoir sur lequel il mit également un tuyau. Son installation devenait compliquée ; incompréhensible. Il se donnait des airs de sorcier, parlait seul, clignait des yeux, faisait des gestes comme pour dire aux camarades : « Attention, vous allez voir ce que vous allez voir ! »

—  Qu’est-ce qu’il manigance ?

—  Faut s’en foutre ! répétait Tabou. Quand il voudra s’expliquer…

Plusieurs étaient vexés de cette manière d’agir. Parce qu’on était d’une île, eh bien quelquefois ce Portalis paraissait vous prendre pour des sauvages ! Soudain, ils entendirent un crépitement, un sifflement aigu, et, d’un même mouvement, tous levèrent la tête. Portalis serrait dans sa main droite une lance de cuivre d’où ne coulait pas du liquide, mais du feu… oui, une flamme ardente ; bleue, dont il réglait la longueur et la force en tournant ses manettes. Alors, tous abandonnèrent leur besogne.

Portalis portait de grosses lunettes d’automobiliste. Il s’accroupit devant une chaudière, pointa dessus la flamme de son appareil. Des étincelles jaillirent, un vrai feu d’artifice. Il y eut une pétarade, Portalis éloigna légèrement sa lance. C’était un spectacle à n’en pas croire ses yeux ! Cette sacrée ferraille dans laquelle si péniblement on faisait s’enfoncer le tranchet, la flamme, elle, y pénétrait à l’endroit voulu, creusait, traçait un sillon, et du métal noirâtre coulait et se solidifiait comme de la lave.

Les compagnons branlaient la tête, s’exclamaient, suivaient de l’œil la lance qui se déplaçait. Tranquillement, Portalis ferma une manette : la flamme devint rouge, fumeuse, tremblante ; une deuxième : tout s’éteignit. Il se redressa, ôta ses lunettes ; il essuya son front ; donna un coup de pied sur la tôle qu’il avait découpée et qui se sépara de la chaudière.

—  Et d’une, fit-il, en observant les gars. Qu’est-ce que vous pensez de mon chalumeau ?

—  Ça s’appelle un chalumeau ? demanda Hernandez.

—  Ça marche grâce à une provision d’air contenue dans le tube ? hasarda Graynier.

—  Oui, répondit Portalis. L’oxygène se mélange au gaz que produit le carbure, dans ce réservoir…

—  Alors, pour chauffer tant, c’est un des gaz dont tu nous parlais ? C’est dangereux ?

—  Non, pas celui-là, sauf si la bouteille éclate. Mais bien sûr que des gaz mortels il y a des monstres pour en fabriquer, et de quoi empoisonner des pays grands comme cent fois l’île.

—  Quand même, remarqua Tabou, tu dis que ça peut éclater ?

—  Jamais si tu surveilles la pression au manomètre… Je rallume. Faudra apprendre, vous autres.

Sur un morceau de corde qui se consumait Portalis pointa le chalumeau. Une deuxième fois ils en virent jaillir une flamme, qui s’allongea, agile, sifflante, comme un serpent en colère, une flamme éclatante dont ils ne pouvaient cependant détacher les yeux. Malgré les explications de leur camarade, ce foyer de chaleur leur apparaissait miraculeux.

Quant à Portalis, il restait bien calme ; un sourire de satisfaction sur son visage, il s’attaquait au « gros morceau » qu’étaient les chaudières. Le métal fondait, des étincelles jaillissaient, le travail avançait sans qu’on entendit autre chose que ce bruit étrange et rageur.

—  Oui, faudra que j’apprenne, fit Pérez. À moins que ce soit par trop calé…

—  Moi aussi, continua Vigo.
—  Colon et moi, on préfère travailler comme avant, grogna Tabou. Il éclata de rire : subitement, la flamme s’était éteinte. C’est déjà mort ! cria-t-il.

Portalis tripota ses manettes, vérifia l’état des tuyaux, examina le réservoir.

—  Je te demande si c’est mort, ton truc, répétait Tabou. Puis il ajouta :

—  Avec mes deux bras, je suis certain de ne pas rester en panne.

—  Sauf quand la fatigue te les coupe, glissa Portalis.

—  Je te lance un défi !… avec Colon !… Je parie qu’on démolira plus vite notre chaudière que toi la tienne !
Depuis une quinzaine, les deux gars s’acharnaient après la leur, qu’ils avaient eu mission de détruire, vu qu’ils étaient les plus jeunes et les plus costauds de la bande.

—  Top ! je tiens le pari, dit en riant Portalis.

—  Ils ont de l’avance sur toi, fit observer pépé Anton’.

—  Qu’est-ce que ça me fout !

Colon et Tabou se mirent le torse nu et se jetèrent sur l’ouvrage. Il fallait leur en boucher un coin, aux gars, surtout à Portalis qui crânait trop avec son instrument. Ils tapèrent comme des diables, presque sans arrêt. Portalis, quant à lui, vérifiait toujours son installation ; parfois, il réussissait à rallumer son chalumeau… pas pour longtemps… et alors il racontait que depuis des années il n’en avait manié un.

—  Oh ! pour le boniment, tu t’y connais, disait Colon.

—  Regarde-nous ! hurlait Tabou. Hé, les gars ! Ils faisaient tournoyer leurs masses qui s’abattaient sèchement sur la ferraille.

—  Pan ! lançait Tabou.

—  Pan ! lançait Colon.

Comme un cri de triomphe.

Le lendemain, Portalis démonta son chalumeau, bricola dessus, le remonta. Enfin, une flamme claire, avide, violente, en jaillit. Au bruit rythmé des masses, répondit sans jamais faiblir le sifflement du chalumeau.
Installés sur une planche, auprès de leur chaudière, Colon et Tabou frappaient avec des « han » qui venaient du fond de leur poitrine. Ils prenaient au sérieux le défi qu’avait jeté Tabou, et, tendus par l’effort, le visage têtu, le regard attentif, ils travaillaient avec la régularité et la précision, d’une machine. Ils semblaient infatigables. Tabou, souvent, jetait un coup d’œil sombre à Portalis. Leur camarade, assis sur une petite caisse – comme un cordonnier ! – fredonnait des airs de chez lui, et, presque sans bouger, faisait son boulot qui était de se servir d’une flamme plutôt que d’une masse. « Un travail de demoiselle », se disait Tabou. Alors qu’eux, dressés sur leur planche, étaient véritablement des hommes !… Et d’abord, ils conservaient leur avance… Tabou tapait avec plus de courage, plus vite, plus sec, sans souffler, ne s’arrêtant que lorsqu’il voyait Portalis prendre une masse, frapper à petits coups… et une tôle dégringolait dans la salle des machines. Des compagnons applaudissaient, faisaient des réflexions. Tabou commandait : « Colon, à nous !… Vas-y ! » Bientôt, ils abattaient aussi leur tôle.

Cependant, au début du troisième jour, dans la chaudière qu’avait entrepris de démolir Portalis on pouvait voir un trou large et profond… Que Portalis, sans se décarcasser, agrandissait. Aux dires des compagnons, il avait partie gagnée.

—  Merde ! c’est pas possible de lutter contre son chalumeau, déclara Colon. On se crève.

—  Quoi, gronda Tabou, tu es comme certains ? tu n’as rien dans le ventre ?

Colon, les bras raides d’avoir tapé comme un forcené, répliqua :

—  J’abandonne. Continue si tu veux…

—  Mais non, dit pépé Anton’. C’est Portalis qui a gagné. Hein, les gars ?

Tous se montraient de cet avis. Qu’est-ce qu’on peut faire avec une masse et deux bras ? C’est comme celui qui, dans une barque à rames, caresserait le projet insensé de dépasser un camarade dans une barque à moteur. Oui. Eh bien, Tabou était cependant cet homme-là, il répétait avec obstination : « C’est pas encore gagné… je continue », et sa voix tremblait de fureur.

Portalis s’était amusé de leur match. Lorsque Tabou lui lançait une rosserie, il faisait la sourde oreille ou répliquait par une bonne blague. Il ne s’agissait pas que le gars s’épuisât pour gagner un pari stupide.

—  Tu ne vas plus t’esquinter bêtement, lui commanda-t-il. Arrête !

—  Tu voudrais remplacer Palau ? riposta Tabou. Fous-moi la paix, si je veux me crever c’est mon affaire !
Il empoigna sa masse. Mais, avant de frapper, il regarda fixement les camarades.

—  Moi, en tout cas, je ne fais pas de tort, déclara-t-il.

Sur les midi, assis devant la cabane du pépé, ils mangeaient leur soupe, sans un mot.

—  Ma tambouille ne vous plaît pas, aujourd’hui ? demanda pépé Anton’. C’est le boulot qui rend mal ?

—  Au contraire, il ne marche que trop, marmonna Hernandez.

—  Oui, c’est vrai, dit Pérez, à haute voix, et il posa son assiette sur le sol, puis se tourna vers Portalis : « On n’y pensait pas, à cause de ce pari… Dis-donc, ton chalumeau, c’est un truc bon pour nous remettre en chômage ? »

—  Tu en fais plus que deux de nous qui frappent sans arrêt !

—  On croyait que tu étais contre la machine ?

—  Tu nous a pourtant expliqué qu’il fallait faire durer le travail ?

—  Le vieux Quintana y trouve son intérêt !

Portalis ne pouvait répondre, tous criaient d’une même voix furieuse. Il avait combiné de leur rendre plus facile la besogne… pas de leur enlever le pain de la bouche. Ah ! bougres de crétins, qui s’étaient laissés monter la tête. Il ricana. Cette histoire lui en rappelait d’autres, qui jadis s’étaient passées sur le continent. Il attendit avec calme qu’ils se fussent vidés de leur colère. Et il parla. Lentement, simplement, pour que les gars comprennent une bonne fois. Il expliqua encore pourquoi, dans le monde, il y avait une crise, pas tellement à cause des machines, plutôt à cause des hommes.

—  De certains hommes, précisa-t-il. Je ne suis pas de ceux-là ! Vous savez que je n’ai pas voulu que le Quintana gagne plus d’argent sur votre dos ?

—  Ah ! oui, s’écria pépé Anton’.

—  Nous, on avait cru, commença Riera.

—  Quoi ? Les boniments de celui-là, trancha Portalis, en montrant Tabou.

D’un bond, Tabou s’était levé.

—  Tu trouves réponse à tout ! Moi, je ne te crois pas… On te rencontre trop souvent avec Ramon !

—  Veux-tu ma place, gros malin ?

Tabou, les poings serrés, se précipita sur Portalis. Hernandez et Riera s’agrippèrent à lui. Les autres compagnons l’engueulaient. Ils se rangeaient du côté du chef, les lâches, après avoir affirmé qu’ils le mettraient au pas, comme Palau, lorsque Colon et Tabou leur avaient expliqué à quoi aboutiraient les agissements de Portalis.

—  Je veux qu’on se cogne ! hurlait-il. Rien qu’avec les poings !… Tu as peur, Portalis ?

Il le détestait. Sa colère couvait depuis le jour où, pour la première fois, il l’avait mené voir Estelle. Portalis, alors, n’avait pas agi en copain ; ensuite non plus… Estelle et Portalis se racontaient des histoires, riaient de lui. Ce Portalis… sur le continent, étaient-ils tous pareils : bavards, moqueurs, trop malins ? Les camarades ne voulaient donc pas comprendre qu’on les entortillait ? qu’on leur portait préjudice ? qu’il fallait le foutre en l’air, ce chalumeau ? Tabou ne savait parler, lui ; il n’avait d’idées que dans ses poings.

—  Lâchez-moi, vous autres, grondait-il.

Soudain, il se calma ; dans un éclair, il avait eu une idée.

—  Allons, donne-moi la main, dit Portalis. Tu te conduis comme un gosse. Si j’avais su que ce pari tournerait mal…

—  On ne va pas commencer à s’engueuler, déclara Graynier.

—  C’est fini, assura pépé Anton’.

Tabou, froidement, serra la main de Portalis. Fini ? Pour eux ! Quant à lui, il tenait sa revanche.
À six heures, alors que les compagnons faisaient un peu de toilette dans la cabane du pépé, Tabou s’approcha du coin où Portalis avait laissé son chalumeau, sur une planche jetée au-dessus de la salle des machines. Il se baissa, frémissant.

—  Toi, murmura-t-il, tu ne crâneras plus. Tant pis si demain tu te casses la gueule avec ton outil.

Il se redressa : personne ; il rejoignit vite les camarades.

Les gars partirent ensemble. Du cargo, pépé Anton’ les suivit des yeux : ils allaient au café La Marine où, devant quelques bouteilles, ils finiraient de se réconcilier. Voyons, Portalis agissait dans l’intérêt commun ! ce n’était pas un chef, mais un copain, un vrai, qui leur en avait donné à tous combien de preuves !

—  Tabou s’est conduit comme un gamin.

La nuit tombait, une nuit sans lune. Il était temps de ramasser les outils, bientôt on n’y verrait rien. Ici, il y avait un trou ; là, une charpente traîtresse, ailleurs un chemin de planches qu’il fallait suivre adroitement. Partout de la saleté de vieille ferraille ; et, autour de la salle des machines, les instruments abandonnés par les compagnons.

Pépé Anton’ marchait au milieu de ce chaos, à l’aise comme dans sa barque, le poids de son corps sur le pied droit, puis sur le pied gauche, tranquille. Il se baissait pour saisir un outil, le portait lentement jusqu’à son coffre, revenait. Puis il se hâta, afin d’en finir avant la nuit noire. Sur une planche, il vit briller le chalumeau. « Faut pas que la brume nous l’abîme », pensa-t-il. Il s’avança. « Un instrument qui a de la valeur. Portalis… » La planche bascula. Pépé Anton’ rejeta le corps en arrière. Trop tard ! Il plongea dans le trou de la salle des machines, les bras en avant, et s’écrasa contre la ferraille sans avoir eu le temps de pousser un cri.

Après un long moment, il reprit conscience. Il fit un mouvement et sentit une douleur lui courir par tout le corps… lui rompre les os. Il se tâta, en gémissant, et chercha à se rappeler.

—  C’est ma faute, on n’y voyait goutte… Il soupira. Je ne vais pas rester là.

Il remua les jambes, se souleva. Aïe ! l’épaule lui faisait très mal. Sa main droite saignait… cette saloperie de ferraille à laquelle il avait voulu s’agripper lui avait presque coupé les doigts. Le sang coulait, chaud ; la douleur engourdissait sa main.

Il se traîna à quatre pattes, se déchirant les genoux, et, malgré ses précautions, s’abîmant les mains davantage. Enfin, il réussit à se lever, lourdement remonta sur le pont et gagna sa cabane. Il y faisait noir. En tâtonnant, rien qu’avec la main gauche, il emplit sa lampe de carbure, y mit de l’eau ; et il arrosa sa blessure… Oui, sa main, c’était comme du feu. Il l’entoura d’un chiffon. Il marmonnait. Quoi ! il s’en tirait à bon compte, il aurait pu se fendre le crâne. Il conseillerait aux gars de prendre plus de précautions, sans leur raconter rien de l’accident, car il n’aimait pas quand on voulait le dorloter comme un vieux.

Depuis longtemps il était levé – sa nuit n’avait pas été fameuse – lorsque les compagnons arrivèrent.

—  Tu as été mordu par un rat ? demanda en riant Portalis.

—  Je me suis coupé, répondit-il. C’est rien…

Aux compagnons occupés autour de la salle des machines il recommanda, sans insister trop, de faire attention où ils mettaient leurs pieds. Soudain, il entendit grogner Portalis : son chalumeau avait quelque chose de faussé… Il fila vers l’avant, et, près de Vigo et de Riera, travailla sans s’écouter.

Cependant, sur le soir, comme il restait seul avec Portalis, il lui montra sa main, parce que maintenant la douleur montait, engourdissait son bras.

—  Tu as lavé la plaie ? demanda Portalis. Ici, avec tout ce fer plein de rouille… et le cuivre… Tiens, en usine, j’ai vu des copains s’esquinter comme toi, et leur blessure tellement s’envenimer…

—  Je me suis lavé, interrompit pépé Anton’.

Il savait que pour enlever le « feu » on doit faire des lavages. Ce n’était pas la première fois qu’il se blessait ; à la pêche, il s’en donnait des coups ! certains l’avaient fait souffrir pire que maintenant : Le mal passait ; en laissant des cicatrices. Il en gardait aux pieds, aux mains. Une de plus ! Avec confiance, il remit son chiffon autour de sa main, serra fortement ; et se redressa, le vieux ! Il ne se ressentait plus guère de son accident.


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Des Poézies qui repartent dans le bon sens

Dimanche 16 juin 2024

Nous voici arrivés au mois de juin et je m’apprête à prendre mes quartiers d’été dans un lieu calme où j’espère ne pas retrouver une forme olympique. Sans doute ne serai-je pas le seul à me retrouver à contresens ; si vous deviez vous sentir dans un état d’esprit similaire, je vous invite à lire les poézies de ce début d’année 2024.

Bien à vous,
Paul Jeanzé