Chapitre IX

lundi 13 février 2023
par  Paul Jeanzé
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Aujourd’hui, sur le cargo, on ne travaillait pas comme à l’ordinaire. Les coups de masse étaient rares et restaient sans écho, il semblait que les compagnons de l’Andromède n’avaient plus de force. Quand ce fut l’heure de faire la pause, ils se réunirent à l’arrière, en silence. Bon Dieu ! ils ne se sentaient point le cœur à casser la croûte, l’inquiétude leur serrait la gorge. Il en manquait un dans la bande : pépé Anton’, qui depuis plusieurs jours les avait quittés pour entrer à l’hospice municipal. Et, ce matin, ils ne cessaient de penser à leur pépé…

—  S’il m’avait écouté on n’en serait pas là, murmura Portalis. Je ne savais pas comment il s’était blessé. Mais je lui avais conseillé de prendre des précautions, parce que…

—  Il est têtu, le vieux, interrompit Caussade.

—  Il n’a rien voulu raconter, dit Tabou.

—  Nous aussi, on a reçu des gnons depuis qu’on tape sur l’Andromède, fit observer Vigo.

—  Pépé Anton’, poursuivit Portalis, il a pris encore moins de précautions que nous, jusqu’à s’envelopper avec un chiffon sale. Il me répétait, si je voulais voir : « Il y a rien… » Rien ! Ça s’enflammait, et maintenant c’est la gangrène… le mieux qu’on puisse tenter pour le sauver c’est de vite couper la main.

—  Pas sûr qu’il supportera l’opération, chuchota Hernandez.

Ils se turent, et, pour ne plus penser, se remirent à l’ouvrage. Quelquefois, un gars s’arrêtait, levait la tête vers le soleil, puis disait : « C’est peut-être l’heure ? » Ils cherchaient à imaginer l’opération, ils interrogeaient Portalis. « Là-dessus, répondait-il, je suis comme vous. » Le soleil était presque à son plus haut lorsqu’il leur annonça :

—  Je vais aux nouvelles.

Il endossa sa veste et partit. Les compagnons n’eurent pas le courage de travailler davantage, ils avaient comme du plomb dans les bras. « Certes, de vous couper la main, on n’en meurt pas, pensaient-ils. Seulement on souffre. » Pépé Anton’ allait sur ses soixante-dix ; durant les dernières journées qu’il avait stupidement passées sur l’Andromède, les gars l’avaient vu filer un mauvais coton. La fièvre pouvait l’emporter ? La gangrène, si dangereuse, selon Portalis, gagnerait peut-être les autres parties du corps ? Et puis, une chose grave : à Ferreal, on ne trouvait pas un seul vrai chirurgien. Mais pour envoyer pépé Anton’ sur le continent, le temps manquait – et l’argent !

Ils regardaient la carcasse du cargo d’un mauvais œil. Encore quelques semaines, et ce serait à terre qu’ils achèveraient de la détruire. Ils devaient faire un effort pour se représenter ce qu’avait été cet Andromède, un assemblage savant et solide de tôles, de fonte, de cuivre, d’acier, dont ils avaient eu finalement raison. Et voilà qu’au dernier moment fallait payer cher le prix de cette victoire !

—  Il ne revient pas, gronda Caussade.

—  C’est mauvais signe, dit Graynier.

—  On y va ? proposa subitement Colon.

Ils gagnèrent Ferreal. L’hospice se trouvait sur le chemin de la côte nord. Ils marchaient vite, la mine farouche, et les femmes qui se tenaient devant leur porte les observaient avec un air de se demander pourquoi ceux du port venaient ici. Ils ne pensaient pas, eux, que leur accoutrement gênait et au cargo, ils reprenaient avec entrain leur besogne de démolisseurs. Et puis un gars déclarait soudain : « On n’aura plus notre pépé pour nous donner un coup de main. » Ce mot mourait sur leurs lèvres. Non, le vieux ne les aiderait plus. À quoi serait-il bon, rien qu’avec une patte ? Il ne pourrait ramer, tirer ses filets ; ni travailler sur l’Andromède où il faut remuer de grosses pièces. Ils se répétaient que lorsqu’on a ses deux mains on peut tout tenter et qu’on est presque sûr de pouvoir vivre si on a du courage et de la chance. Mais une seule main, quoi fabriquer avec ça ?

Sur le continent, affirmait Portalis, depuis un certain nombre d’années – oh ! pas beaucoup – les patrons étaient responsables des accidents du travail. Ici, le vieux Quintana ne s’estimait pas engagé, vu que pépé Anton’, lui-même, avait expliqué qu’il s’était coupé après les heures réglementaires. « Qu’il s’arrange ! » La réponse du vieux n’avait surpris personne. Mais, à son retour, comment pépé se débrouillerait-il ?
Enfin, ils eurent la permission de le voir.

À l’hospice municipal, une ancienne construction à deux étages, pépé Anton’ occupait au rez-de-chaussée une petite chambre. Quand les neuf compagnons de l’Andromède furent dedans, ils n’eurent plus la place de bouger. Ils entouraient le lit où leur camarade était couché ; ils lui trouvaient une meilleure mine, quoique pâle encore, les yeux tirés et bien vieilli. Il tenait son bras gauche sur le drap ; son bras droit restait caché.
Pépé Anton’ raconta qu’on lui avait collé un tampon sous le nez, voilà tout ce qu’il savait de son opération. Puis, en rouvrant les yeux, il avait eu l’impression de revenir comme d’un pays lointain.

—  Dans ce pays, que j’aurai perdu ma main. Je ne vous montre pas, c’est emmailloté… Ah, fini maintenant pour vous jouer de la guitare.

En regagnant l’Andromède, les compagnons se redisaient les dernières paroles du pépé – il n’en avait plus prononcé d’autres, il pinçait les lèvres, la sueur trempait son front. Ils revoyaient le triste sourire qu’il avait eu en leur annonçant qu’il ne jouerait plus de musique… Bien des choses encore il ne pourrait faire désormais. Eux, à la dérobée, ils regardaient leur main droite, coupée de rides, de crevasses, de cicatrices. Ils se prenaient soudain d’amour pour elle, large, puissante, avec cinq doigts pour serrer, retenir. Une main d’homme, d’ouvrier. Avec laquelle, aussi, on mange, on boit, on caresse une Estelle ; qui obéit promptement dès qu’on a un désir, un besoin ; qui peut attaquer, qui peut vous défendre ; qui est certainement votre outil le plus précieux, et inusable ! Alors, quand ils furent sur le cargo, ils retravaillèrent, des deux mains, heureux de taper, de tordre, de porter des poids.

Les jours suivants, à tour de rôle, ils allèrent voir le pépé Anton’. C’était lui qui leur avait demandé de venir ainsi – chaque jour il avait sa distraction. Maintenant qu’il ne souffrait presque plus, qu’il s’accoutumait à l’idée de n’avoir qu’une main, il se rongeait les sangs dans cet hospice. On y sentait la poussière, les rats, l’encens. Au jardin, où il traînait, il rencontrait des vieux de sa génération. Mais il avait vécu au port, sur la mer, et eux dans une ville dont ils gardaient sur leur visage la couleur, dans leur tête les maladies. Même avec une seule patte, après l’ébranlement moral qu’il avait subi, il se répétait qu’il était plus dégourdi qu’eux, plus libre, qu’il ne faisait pas un vrai malade, du reste. Et il brûlait de sortir de cette prison.

—  Reste encore, conseillait Portalis. Tu t’es affaibli…

Les autres compagnons lui donnaient pareil conseil, avec un air de glisser – pépé comprenait ! – : « Ici, on te nourrit, tandis qu’après… » Eh bien, ils se trompaient en s’imaginant qu’il n’y voyait pas clair dans sa situation.

Il lui manquait une main. Soit, c’est une affaire réglée, qu’on n’en parle plus ! À Ferreal, il y avait plusieurs vieux qui étaient devenus aveugles, voilà un grand malheur. Avec un bras, une main, on pouvait encore lancer le filet, aider dans une équipe, préparer des lignes de fond qu’on place le long de la côte, dans des endroits fameux que pépé Anton’ connaissait. Donc, il ne se préoccupait plus trop de l’avenir.

Chaque fois que les camarades venaient, ils lui contaient qu’on aurait pu arracher une indemnité au vieux Quintana, que Ramon les soutiendrait, que peut-être il n’était point trop tard. À condition, naturellement, que pépé Anton’ rétracte ses premières déclarations et qu’ils essaient de combiner un plan. Bref, avec leurs manœuvres pour lui arranger sa situation, ils lui tapaient sur les nerfs, au pépé Anton’. Tant et si bien qu’un jour, devant plusieurs compagnons qui poursuivaient leur dada, il dit :

—  Écoutez, je ne me suis pas coupé ! Je suis tombé dans la salle des machines et je me suis esquinté la patte. Il faisait nuit. Mais je voulais ramasser quand même les outils.

Ils s’exclamèrent.

—  On tient une bonne raison, assura Portalis. Accident du travail.

—  Pourquoi ne nous as-tu pas dit aussitôt la vérité ? questionna Caussade. – Maintenant, vous la connaissez, grogna pépé Anton’. Je vous le répète, c’est de ma faute. Ah ! foutez-moi la paix.

Le lendemain matin, il prenait sa canne pour aller faire un tour au jardin quand on poussa la porte de sa chambre. Il vit s’avancer Tabou, pâle, le visage défait.

—  Qu’est-ce que tu as ? Tu t’es encore battu avec Portalis ?

—  Pépé !… Tu es tombé dans la salle des machines ?

Le gars venait aussi donner des conseils, ah ! la la.

—  Vous me faites tous chier ! Non ! Je me suis coupé.

—  Alors, Portalis m’a raconté une blague, soupira Tabou.

Pépé Anton’ eut un noir pressentiment. Il secoua les épaules, d’un air bonasse, et lança :

—  Si ç’avait été vrai, hein ?

—  Oh, pépé, je peux te raconter, tu ne m’engueuleras pas ? dit vivement Tabou. Portalis, je lui avais préparé un piège… il ne se serait plus foutu de moi avec son chalumeau… Le jour que tu t’es blessé… je l’ai entendu rouspéter parce qu’il avait retrouvé son chalumeau faussé, mais c’est tout.

—  Sacré bougre de cochon ! hurla pépé Anton’. Et il leva sa canne, puis la laissa retomber. « Ah, tu es trop simple pour rien comprendre…

—  Oui, je suis un cochon, bredouilla Tabou. Vois-tu, après notre pari, Portalis je ne pouvais plus le souffrir… peut-être aussi à cause d’Estelle. Hier, quand il m’a dit que tu…

—  Tais-toi, interrompit rudement pépé Anton’. Sortons.

Ils marchèrent un moment, sans échanger une parole.

—  J’ai passé une sale nuit, avoua Tabou.

Pépé Anton’ s’arrêta et fixement regarda le gars.

—  J’avais débité un mensonge aux copains pour qu’ils me foutent la paix avec cette histoire d’indemnité. Ils m’ont encore tanné plus la peau ! Écoute, je te dirai aussi mon secret : avec un vieux couteau que je me suis coupé… Je l’ai jeté à la flotte, qu’on s’en serve plus !… C’était trop bête pour répéter, hein ?

Lentement, ils firent le tour du jardin. Pépé Anton’ questionnait le gars. Ça allait, sur l’Andromède ? Tabou et Portalis, ils avaient fait leur paix ?

—  J’apprends à me servir du chalumeau !

—  Entre ouvriers faut jamais se tirer dans les jambes, conclut pépé Anton’. Rappelle-toi ce que raconte la chanson de Portalis.

Il observait Tabou, qui avait un visage rasséréné. Alors, de lui avoir rendu le calme, pépé Anton’ sentit se fondre sa rancune, disparaître sa colère. Ce gars, à quoi bon lui mettre dans le crâne le poids d’un remords ? Jamais plus il ne roulerait d’idées de vengeance, c’était promis. « Silence donc sur le passé », se dit pépé Anton’. Car, sa main, rien ne la lui rendrait, elle pourrissait Dieu sait où, avec des ordures. La main d’un vieux, qui a tant servi, et la sienne était de ce genre-là, usée, presque morte, ne vaut pas celle d’un jeune qui a de la confiance et de la bonne humeur. Et quand on touche sur les soixante-dix ans, une seule main suffit pour vous nourrir.

Et voilà. Pépé Anton’, lui aussi, retrouverait la paix. Certainement dès qu’il n’aurait plus Tabou à ses côtés – on n’est qu’un homme.

—  Va-t’en, petit, dit-il, d’une voix sourde. Va-t’en vite…


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Des Poézies qui repartent dans le bon sens

Dimanche 16 juin 2024

Nous voici arrivés au mois de juin et je m’apprête à prendre mes quartiers d’été dans un lieu calme où j’espère ne pas retrouver une forme olympique. Sans doute ne serai-je pas le seul à me retrouver à contresens ; si vous deviez vous sentir dans un état d’esprit similaire, je vous invite à lire les poézies de ce début d’année 2024.

Bien à vous,
Paul Jeanzé